Évasion #014

Entre 1940 et 1945, environ un quart de million de prisonniers de guerre français sont parvenus à s’évader des camps allemands. Pour ce faire, il convenait de franchir deux obstacles pratiques : les limites du camp lui-même et celles du Reich. Ainsi, au risque de se prendre une balle dans le dos au moment du départ s’ajoute celui de se perdre dans une Allemagne civile hostile, et ne sachant plus vraiment de quel côté l’on se trouve, se faire cueillir par les douaniers patrouillant le long de la frontière suisse. Inutile d’insister alors sur l’importance de la préparation qu’il convient d’apporter à son projet, et au cran dont il faut faire preuve au moment de sa mise en pratique. Ce travail d’imagination sous contrainte stricte et aux conséquences pratiques immédiates constitue le sujet de la conférence qu’en août 1942 le lieutenant Géraud de Bonnafos donne à un public de soldats blessés ou tuberculeux.

Évadé trois fois, Bonnafos est repris à trois reprises, subissant à chaque retour forcé au camp des brimades qui finissent par lui ruiner la santé. La chance lui a, dans ce cas, manqué, mais celle-lui sourit plus tard, et d’une manière inouïe, lorsqu’il se retrouve à faire partie du dernier train de prisonniers choisis par la Croix-Rouge pour un rapatriement sanitaire. De retour en zone libre, il est rapidement envoyé au sanatorium Martel de Janville.

Sur un ton qui mêle l’autodérision et le sens pratique, la présentation de Bonnafos passe en revue les moyens de partir à l’anglaise d’un camps allemand – moyens approuvés ou, c’est selon, rejetés par ceux qui ont, en grandeur nature, pu évaluer leur efficacité. Dans tous les cas, il convient de se munir de vêtements qui cachent sa qualité de prisonnier de guerre (PG), d’un peu d’argent et de papiers officiels suffisamment convaincants. Dans les camps, se constituent ainsi des équipes spécialisées de teinturiers, de couturiers et de faussaires. Il n’est pas non plus inutile, avant de partir, de parfaire son allemand en prenant quelques leçons auprès d’un professeur mis à disposition pour l’occasion.

L’évasion peut s’effectuer de diverses façons : on peut quitter les colonnes de prisonniers lors des marches hors du camp (30), couper les deux rangées de barbelés après avoir créé une diversion (32), sortir habillé en en officier allemand (41) ou civil allemand accompagné d’un camarade déguisé en ordonnance (33), creuser un tunnel (mais dans ce cas, que faire de la terre ?), emprunter les égout. Cette dernière technique, Bonnafos la connait particulièrement bien. Il en connait aussi les limites : la nuit de sa troisième évasion, un prisonnier tousse au niveau d’un puits fermé au-dessus duquel se trouve un garde-chiourme allemand, qui donne aussitôt l’alerte. Sur les cinquante-sept candidats à la fuite, quarante-trois sont interceptés.

D’abord quelque peu débordés par le nombre important de prisonniers français à gérer sur son territoire (1,85 millions), les Allemands se font souvent berner. Progressivement, les failles du système sont comblées et échapper à leur surveillance devient de plus en plus difficile. Et risqué. À cela finit par s’ajouter un dilemme moral, puisque toute évasion réussie se traduit par le refus des Allemands de renvoyer un prisonnier malade, transformé pour l’occasion en otage. Dilemme que le régime de Vichy, on s’en doute, n’a pas contribué à résoudre. Ce gouvernement, lit-on dans l’utile dossier qui accompagne le texte de Bonnafos, « a une position ambiguë par rapport aux évasions. Il ne les condamne pas directement, car elles concrétisent, somme toute, une valeur appréciée des militaires : le désir d’action. Mais Vichy ne saurait les encourager, pour d’évidentes raisons diplomatiques. L’État français collaborateur ne souhaite en effet par créer de tensions supplémentaires dans les relations avec l’occupant allemand. » (81)

  • Lieutenant Géraud de Bonnafos. Comment fausser compagnie à ses geôliers allemands. Paris : Pierre de Taillac, 2016

Évasion #013

« Mais il y avait certainement des ouvrages spéciaux que je n’avais jamais eu la curiosité de consulter. Là, peut-être, j’aurais trouvé des récits d’évasion. J’aurais appris que dans un cas ou moins la roue s’était arrêtée, que dans cette préméditation irrésistible, le hasard et la chance, une fois seulement, avaient changé quelque chose. Une fois ! Dans un sens, je crois que cela m’aurait suffi. Mon cœur aurait fait le reste. Les journaux parlaient souvent d’une dette qui était due à la société. Il fallait, selon eux, la payer. Mais cela ne parle pas à l’imagination. Ce qui comptait, c’était la possibilité d’évasion, un saut hors du rite implacable, une course à la folie qui offrit toutes les chances de l’espoir. »

  • Albert Camus. L’Étranger. Paris : Gallimard, 1942. Edition Folio, p. 164

Quitter la Terre #006

« En troisième lieu, comprendre que si, subitement, tu t’élevais vers le ciel pour examiner les choses humaines dans leur diversité changeante, tu les mépriserais, parce que tu verrais en même temps dans toute son étendue le séjour des êtres aériens et éthérés ; sache aussi que, toutes les fois que t’élèveras ainsi, tu verras les mêmes choses, de même espèce et de peu de durée. Et c’est de cela qu’on tire de l’orgueil ! »

  • Marc Aurèle. Pensées XII, 24, in Les Stoïciens, Paris : Gallimard, La Pléiade, p.1245

Quitter la Terre #005

L’idée, à l’époque, le tentait. Il avait réussi les tests et commencé l’entraînement. Sa situation de Polytechnicien, « donc en situation militaire régulière » (119), faisait même de lui un très bon candidat. Mais aujourd’hui, quinze ans plus tard, aller passer « une petite semaine en orbite », il n’est plus très chaud, Meyer. Son collègue Blondel, qui a enfin réussi à refourguer au gouvernement son projet de système spatial de détecteur sismique, se permet d’insister (« il me manque quelqu’un. Il m’en faut cinq et j’en ai quatre » 116). L’ingénieur, pourtant meilleur connaisseur « des systèmes propulseurs que des engins propulsés » (114), finit par accepter. On le rassure : c’est l’affaire d’un mois, tout au plus.

Meyer n’a pas encore quitté la surface de la planète qu’il fait montre d’une forme de distanciation ironique qui le place déjà hors-sol. C’est, il est vrai, toujours un peu le cas dans les romans d’Echenoz. Comme si plus encore que ses lecteurs les personnages avaient conscience de participer à une intrigue romanesque de seconde main. Au reste, l’engin spatial prévu pour l’expédition ne sort pas directement de l’usine d’assemblage. Il a vu de meilleurs jours : « On nous le prête très gentiment mais nous n’avons pu, malheureusement, tout remettre à neuf » (169). Dans la cabine, on a certes procédé à un nettoyage habituel (comme on le fait pour les rames de train ou de métro, la nuit venue) mais sans prendre la peine de détacher les autocollants ni d’effacer les graffiti laissés ici et là par des passagers lors de vols précédents (171). Côté mécanique, se rassure-t-on, et malgré cette impression d’avoir affaire à un vieux clou, tout est en parfait état de marche.

L’entrainement dans une base militaire secrète de province puis en Guyane est des plus classique. Meyer et ses quatre acolytes (Bégonhès, le pro de Pau, DeMilo, un narrateur occasionnel qui aime regarder le ciel mais d’en bas, Lucie la belle inconnue pas si inconnue et un « civil », député de son état, dont le seul mérite apparent est d’avoir contribué au bouclage du budget de cette opération) sont soumis aux mouvements des simulateurs et aux séjours toujours plus pénibles en caisson de confinement. Il s’agit de se préparer à l’expérience de l’arrachement du sol. Sept minutes environ pendant lesquelles une ménagerie se déchaîne et où « le crabe et le mammouth » passent alternativement ou ensemble sur les ventres et les poitrines. Il s’agit aussi de comprendre la condition de l’être ayant quitté l’atmosphère : il a bien plus à redouter l’enfermement claustrogène (« Rien n’égale en horreur le milieu confiné » 140) que le silence éternel des espaces infinis.

Cette épreuve physique et mentale ayant été décrite en trompe-l’œil lors des séances de simulation, on s’attarde sur l’engin aux toutes premières secondes de son décollage : « Un instant il reste immobile sur l’aire de lancement, paraît basculer sur sa base comme un arbre scié, mais se rétablissant à la verticale il se détache du sol, s’arrache à contrecœur, pas plus vite qu’une petite mobylette en montée » (185). Au bout de dix minutes « broyé par la pression », l’ « on vient enfin de s’injecter en orbite » (186). Le silence revient. « Nous parcourons enfin, musique des sphères, le vide cosmique interstellaire ».

Ce n’est pas la première fois que des êtres humains quittent l’atmosphère de la Terre en échappant à la gravitation. Du coup, on rêve moins. En l’absence d’équipe de télévision venue d’Europe saisir en direct l’événement (seul des photographes de gazettes locales on fait le déplacement), on dirait même que « tout le monde s’en fout, maintenant » (173). En même temps, un nombre minuscule d’individus (cosmonautes, spationautes et astronautes) peuvent réellement se targuer d’avoir fait l’expérience de l’arrachement du sol et d’un séjour dans l’espace. Nous trois pose la question de la valeur du récit d’une expérience universellement connue mais dans sa plus large part vécue seulement par quelques uns. Que dire d’un lancement d’engin spatial à propos duquel chacun croit avoir déjà tout lu et entendu ? Une manière qu’a trouvé Echenoz (et qui forme sa marque de fabrique) d’éviter que cela sente un peu trop le déjà-vu est de poser, justement, l’expérience comme recyclée et ramenée à son expression la plus prosaïque. À « trois cents kilomètres du sol et trente mille kilomètre à l’heure » (197), le seul enchantement possible réside dans l’écart stylistique, paradoxal ou analogique, qui ramène la beauté de l’expérience au niveau des pâquerettes. Par le hublot, la vue sur la Terre (si longtemps imaginée avant 1961) est à la fois inédite et trop mainte fois montrée pour surprendre encore. « Le fantasme de ‘l’immensité intime’ n’envahit pas le réel », commente Alexandru Matei. « La diégèse reprend sa veine réaliste, et le récit le vacillement des sujets dans leur besoin du quotidien (…) un tangage, jamais tranché, entre le centripète et le centrifuge (Matei 85).

Sur cette crête difficile à tenir, l’expérience de l’apesanteur vécue par les voyageurs est relatée avec le plus de constance. Elle répond à tous les attendus et s’octroie les plus longues descriptions. Le personnage échenozien, au fond, n’aime rien temps que les situations extrêmes que les circonstances le forcent à subir. Celles-ci l’incitent à reprendre à nouveau frais le rapport aux gestes et aux sensations dans l’espace. Or dans l’espace, en absence de gravité, s’y casse autant la figure qu’au sol, mais « c’est juste qu’on se la casse différemment ». Et « non seulement on s’y casse la gueule mais on s’y essouffle très vite aussi » (188). Et finalement on trouve cela agréable. Plus agréable même que de se prélasser sur Terre, surtout quand celle-ci se met à trembler. La résistance physique, si sollicitée lors des entraînements, n’aura finalement eu pour but que de permettre que rien ne pèse : « sans plus d’effort que si c’était une éponge, une carte postale, du bout du doigt l’on y soulève un bulldozer, quinze bombardiers, la gare de Lyon » (192). Cette sollicitude de l’apesanteur atteint son apogées à deux moments : celui de la sortie extravéhiculaire de De Milo et celui du baiser échangé par Lucie et Meyer.

  • Jean Échenoz. Nous trois. Paris : Minuit, 1992.
  • Alexandru Matei. Jean Échenoz et la distance intérieure. Paris : L’Harmattan, 2012.

Quitter la Terre #004

Tout est rigoureusement vrai dans ce roman. Aucun fait n’a été imaginé ni modifié, aucune information extrapolée ni sortie de son cadre logique ou chronologie. Voici donc le récit de la dernière mission de la navette spatiale Atlantis, partie de Floride un jour pluvieux de juillet 2011 pour rejoindre, après vingt-quatre heures d’une approche prudente, la Station spatiale internationale.

Tout est vrai, donc, à ceci près que l’auteure n’a vécu aucun des événements qu’elle relate. Si bien qu’elle se trouve dans la situation de devoir tout croire, à commencer par les images, innombrables, qui documentent sur internet le détail de cette mission très correctement mise en scène par la Nasa. Il ne s’agit pas, bien entendu, de remettre en cause la véracité des informations glânées sur internet, mais de les organiser de manière suffisamment tangible pour donner une idée de ce que cela signifie de quitter, pour une dizaine de jours, le plancher des vaches et de se retrouver à tourner autour de la terre, assistant seize fois toutes les vingt-quatre heures à l’apparition du soleil sur l’horizon.

La vie est faite de ces toutes petites choses est en effet faite de ces toutes petites choses. La couleur des vêtements portés par les astronautes ; la chanson qui les réveille chaque « matin » ; les paroles échangées avec la Terre ; le détail des repas, les gestes nécessaires à la toilette et au coucher ; les objets, les expériences, les rituels. On sait bien que les protagonistes eux-mêmes ont fait et refait les mouvements nécessaires à l’accomplissement de leur mission et à la réalisation des tâches quotidienne et que rien – autant que cela est possible – n’est improvisé.

Sauf que tout, une fois à plusieurs dizaines de kilomètres de la surface du globe, se passe dans un état d’apesanteur (ou d’impesanteur, comme préfère le dire Christine Montalbetti) qui remet en cause jusqu’aux plus simples principes de la vie quotidienne. Le plancher de la navette et de la station est réduit à un signe aléatoire, une surface sur laquelle, éventuellement, s’aggriper, mais en rien le sol d’expérience en quoi nous sommes habitués à concevoir la surface de la Terre. Dans cet état d’extrême vitesse et de flottaison, « l’intuition du monde », comme la nomme Husserl, tout ce qui « est solidaire et se tient » est remis en question (Husserl 13). Non seulement de manière ontologique, mais pratique.

L’équipage se voit ainsi sous un régime de contrainte double : celui du surentraînement auquel il a été soumis pour les préparer aux conditions du vol – à commencer par l’arrachement de la Terre de la navette – et une fois en orbite celui d’une suspension du principe physique de la pesanteur, forçant les corps à une lenteur des gestes qui distend « l’instant dans le déploiement somptueux et féerique des actions filmées au ralenti » (142). Sans velcro ni barre d’appui, rien ni personne ne tient longtemps à sa place. La légère pression des doigts sur le clavier de l’ordinateur a pour effet de faire remonter le corps (148). D’où l’utilité des sangles. Même au repos le plus parfait, le mouvement de distole et de diastole du cœur provoque – paraît-il – au fond de soi une petite quantité de mouvement susceptible de faire déplacer légèrement le corps flottant (153).

La perception que ce corps qui n’a plus à répondre aux conditions de la verticalité s’efface progressivement, pour ne plus passer que par la vue. On peut alors « parfois oublier presque qu’on a un corps, et se sentir seulement une conscience flottante. À contempler la Terre, comme ça, on a le sentiment de se réduire à ce seul regard » (290). C’est à une nouvelle phénoménologie que chacun a affaire. Libéré de la pesanteur, même revenu sur Terre, l’astraunote continue de diffuser une aura à proportion de « l’invisible transformation ontologique » qu’il aura subie. La somme des petites choses qui constituent la vie, vécues sans pesanteur, fait du ciel le lieu contradictoire d’une « célébration de l’instant » (160) et d’un impossible séjour.

  • Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Paris : P.O.L, 2016.