Quitter la Terre #004

Tout est rigoureusement vrai dans ce roman. Aucun fait n’a été imaginé ni modifié, aucune information extrapolée ni sortie de son cadre logique ou chronologie. Voici donc le récit de la dernière mission de la navette spatiale Atlantis, partie de Floride un jour pluvieux de juillet 2011 pour rejoindre, après vingt-quatre heures d’une approche prudente, la Station spatiale internationale.

Tout est vrai, donc, à ceci près que l’auteure n’a vécu aucun des événements qu’elle relate. Si bien qu’elle se trouve dans la situation de devoir tout croire, à commencer par les images, innombrables, qui documentent sur internet le détail de cette mission très correctement mise en scène par la Nasa. Il ne s’agit pas, bien entendu, de remettre en cause la véracité des informations glânées sur internet, mais de les organiser de manière suffisamment tangible pour donner une idée de ce que cela signifie de quitter, pour une dizaine de jours, le plancher des vaches et de se retrouver à tourner autour de la terre, assistant seize fois toutes les vingt-quatre heures à l’apparition du soleil sur l’horizon.

La vie est faite de ces toutes petites choses est en effet faite de ces toutes petites choses. La couleur des vêtements portés par les astronautes ; la chanson qui les réveille chaque « matin » ; les paroles échangées avec la Terre ; le détail des repas, les gestes nécessaires à la toilette et au coucher ; les objets, les expériences, les rituels. On sait bien que les protagonistes eux-mêmes ont fait et refait les mouvements nécessaires à l’accomplissement de leur mission et à la réalisation des tâches quotidienne et que rien – autant que cela est possible – n’est improvisé.

Sauf que tout, une fois à plusieurs dizaines de kilomètres de la surface du globe, se passe dans un état d’apesanteur (ou d’impesanteur, comme préfère le dire Christine Montalbetti) qui remet en cause jusqu’aux plus simples principes de la vie quotidienne. Le plancher de la navette et de la station est réduit à un signe aléatoire, une surface sur laquelle, éventuellement, s’aggriper, mais en rien le sol d’expérience en quoi nous sommes habitués à concevoir la surface de la Terre. Dans cet état d’extrême vitesse et de flottaison, « l’intuition du monde », comme la nomme Husserl, tout ce qui « est solidaire et se tient » est remis en question (Husserl 13). Non seulement de manière ontologique, mais pratique.

L’équipage se voit ainsi sous un régime de contrainte double : celui du surentraînement auquel il a été soumis pour les préparer aux conditions du vol – à commencer par l’arrachement de la Terre de la navette – et une fois en orbite celui d’une suspension du principe physique de la pesanteur, forçant les corps à une lenteur des gestes qui distend « l’instant dans le déploiement somptueux et féerique des actions filmées au ralenti » (142). Sans velcro ni barre d’appui, rien ni personne ne tient longtemps à sa place. La légère pression des doigts sur le clavier de l’ordinateur a pour effet de faire remonter le corps (148). D’où l’utilité des sangles. Même au repos le plus parfait, le mouvement de distole et de diastole du cœur provoque – paraît-il – au fond de soi une petite quantité de mouvement susceptible de faire déplacer légèrement le corps flottant (153).

La perception que ce corps qui n’a plus à répondre aux conditions de la verticalité s’efface progressivement, pour ne plus passer que par la vue. On peut alors « parfois oublier presque qu’on a un corps, et se sentir seulement une conscience flottante. À contempler la Terre, comme ça, on a le sentiment de se réduire à ce seul regard » (290). C’est à une nouvelle phénoménologie que chacun a affaire. Libéré de la pesanteur, même revenu sur Terre, l’astraunote continue de diffuser une aura à proportion de « l’invisible transformation ontologique » qu’il aura subie. La somme des petites choses qui constituent la vie, vécues sans pesanteur, fait du ciel le lieu contradictoire d’une « célébration de l’instant » (160) et d’un impossible séjour.

  • Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Paris : P.O.L, 2016.

Quitter la Terre #003

En plein Seizième siècle à Séville, « à l’époque la plus terrible de l’Inquisition » (Karamazov 269), on repère Jésus dans la foule, en train de procéder à quelques miracles. Il est promptement arrêté sous le prétexte bien réel qu’il constitue un sérieux obstacle au bon fonctionnement de l’Église et de la société. Ce n’est ni d’amour ni de liberté que l’humanité a besoin, lui explique le Grand Inquisiteur venu le visiter dans sa cellule, mais de subjugation. D’ailleurs, « jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu’à présent, et pourtant, leur liberté, ils l’ont humblement déposée à nos pieds » (Dostoïevski 272). Lui, ici, constitue un contre-sens historique dangereux. On ne veut pas de lui. Aussi le condamne-t-on à mourir le lendemain sur le bûcher.

Partons à présent du principe que Jésus n’est jamais revenu sur Terre, comme l’imagine Ivan dans Les Frères Karamazov. La raison en est simple : il ne l’a jamais quittée. Son ascension ajournée, le Sauveur a erré parmi les siècles et tout autour du monde sans jamais rien accomplir, son rôle se limitant à observer les turpitudes et les malheurs des Hommes. Après deux mille ans d’un tel régime, dégoûté par ces spectacles, humilié par la responsabilité qu’on veut encore lui faire porter et trop conscient de son inutilité, il décide de tout arrêter. « Maintenant je n’en peux plus et je rentre, je m’en vais, je vous laisse. Je ne peux pas faire plus, les forces me manquent. Le moral surtout » (Delecroix 533).

Reste à trouver le moyen de réaliser son départ de la Terre. L’occasion se présente à l’automne 2016 (sic) avec le dernier vol habité de la navette spatiale américaine en direction de la Station orbitale internationale. Les techniciens de la Nasa effectuent leurs dernières vérifications, et bientôt vont y prendre place cinq astronautes : deux Américains protestants, un Russe orthodoxe, un Mexicain catholique et un Français juif athée. Avec Jésus en passager clandestin, ça fera six.

Dire que rien ne disposait Chaïm Rosenzweig, le narrateur de cette aventure, à participer à ce vol est un doux euphémisme. Romancier à la production modeste et gérant du pressing familial, frère d’un écrivain autrement plus lu que lui, amoureux indécis et philosophe raté, c’est par hasard autant que par erreur qu’il quitte son 18e arrondissement parisien pour se retrouver dans les centrifugeuses et les piscines du centre spatial de Houston, prêt (plus ou moins, mais plutôt moins que plus) à assurer les fonctions de chroniqueur de service de cette dernière mission dans l’espace. Son caractère facétieux, ses a priori intellectuels, ses manières de prendre presque systématiquement le contre-pied des consignes officielles horripilent le commandant Harold Pointdexter, qui aimerait se croire dans une production hollywoodienne alors que tout pointe (dans l’esprit du jeune Français) vers le vaudeville grotesque.

Comme le dit si justement le père du jeune Français, « on n’envoie pas un juif dans l’espace par hasard » (53). Fort de cette observation, Chaïm, qui ne sait rien encore de la présence, dans les soutes, d’un célèbre congénère (le lecteur l’apprendra au même moment que lui, à mi-chemin du roman, soit après plus de trois cents pages), finit par considérer que ce voyage constitue la continuation la plus logique d’un destin collectif, que la mythologie goy a condamné au déplacement perpétuel et à qui un de ses membres (c’est lui) se voit offrir la possibilité (pourvu qu’on confonde le Ciel et les Cieux) d’aller examiner d’un peu plus près à quoi ressemble la Terre du point de vue de Yahvé. Voici donc l’occasion rêvée de faire plus fort encore que son ancêtre Meïr Heschel ben Josef, né en 1656 à Damas et mort un peu moins de trois siècles plus tard de tribulations en plein naufrage européen.

Le Russe Sergei, lucide à égale proportion de son désespoir, y va pour fuir l’amour ; et la vérité est que « les hommes les plus désespérés et les plus lucides, ce ne sont pas les philosophes, les écrivains et les poètes, ce sont les cosmonautes ou ceux qui les envoient valser là-haut (…) Et si tu les regardes bien dans les yeux, tu vois. Tu vois qu’ils ont juste envie d’aller se pendre. C’est pire que s’ils avaient lu Schopenhauer tout entier » (233).

Antonio, quand à lui, y va parce que l’Américaine Beth y va.

Et Beth y va parce que c’est elle qui organise l’installation du passager clandestin dans les soutes de la navette.

En un sens, cette navette, c’est ce qu’on a invité de mieux « en matière de volonté de néant » (88). Après des mois d’entraînement, une fois l’engin en l’air, Chaïm fait l’expérience d’un « plaisir subtil, honteusement délicieux au moment de l’arrachement à la Terre et l’écrasement consécutif que l’on ressent (…) Ce plaisir diffus, très légèrement teinté de suave culpabilité, c’était justement, celui de partir. Je veux dire : partir tout court, partir de manière intransitive » (87).

Quitter la Terre, s’arracher de sa puissance gravitationnelle pour se placer dans « extase muette » d’une orbite (73) ou le démiurge « parle et travaille » (73) : la machine à extraire de l’absurde et cruelle existence terrestre sa substance métaphysique finit par opérer sans même qu’il faille renouer avec la religion. Il suffit de monter. Quelque chose « m’aspirait là-haut, qui était toujours parvenu à me faire lâcher prise malgré mes efforts pour me retenir à moi-même ». Un peu comme si Dieu lui même l’empoignait par les sangles (56). Ici, pense-t-il alors, pour les quelques jours que vont durer cette mission, « c’est la fin de l’homme » (74).

Jésus a beau ne pas dire grand-chose, il convainc l’équipage du bien fondé de sa décision. Il n’est finalement pas si difficile « de trouver des raisons de quitter la Terre » (174), même sans savoir très bien (et le mot est faible) où aller ensuite.

Partir figure donc comme motif commun aux six compagnons de voyage. Et faut « être là-haut, au seuil de cet autre monde qui ne connaît plus de bornes, pour comprendre toute la vanité pitoyable contenue dans une expression comme celle de conquête spatiale : c’est à jamais un froid démenti que [le Démiurge] oppose à toute prétention de conquête, justement, de territoire et d’appropriation (73).

Roman comique et sérieux, loufoque et facétieux, teinté de poésie, Asension, avec son bon demi-kilo de charge utile, invite ses lecteurs à faire de l’apesanteur le lieu idéal de la parole fictive.

  • Vincent Delecroix. Ascension. Paris : Gallimard, 2017.

Filature #053

Cela ne va pas très bien pour Viviane Élisabeth Fauville. Alors qu’elle se voit contrainte, pour cause d’abandon de Julien, son conjoint, de s’occuper seule de l’enfant dont elle accouché trois mois plus tôt ; que l’amour maternel est loin de s’imposer en elle avec la force de l’instinct ; que son employeur, très heureux du travail d’Héloïse, sa remplaçante, n’est pas très pressé de la voir reprendre ses activités professionnelles à l’issu de son congé maternité ; il lui semble avoir la vague impression d’avoir fait, quatre ou cinq heures plus tôt, quelque chose de tout à fait répréhensible : assassiner son psy, lors d’une séance (pour elle, la preuve) particulièrement horripilante.

Au fait, Viviane, c’est un peu moi, un peu vous aussi, puisque le récit s’ancre dans un vocatif quasi systématique. Ce qui fait que cela ne vas pas très bien pour nous non plus. Et plutôt qu’une, nous voici à vivre deux versions des choses : celle construite autour d’un alibi de plus en plus difficile à maintenir face aux progrès de l’enquête policière, et celle plus fragile encore d’une raison psychologique de plus en plus défaillante. Des deux récits, lequel nous entraîne le plus dans le déni ?

Que lui a-t-il pris ? Est-ce par préméditation qu’elle s’est munie d’un couteau avant de se rendre au rendez-vous ? Est-elle à présent en train de devenir folle ? L’était-elle déjà au moment du meurtre ? L’a-t-elle même tué, ce Jacques Sergent dont elle avait de toutes les façons, compte tenu de son son incompétence, décidé de se séparer de ses services ? Et pourquoi avoir prétendu devant la police que sa mère était encore vivante ? « Vous n’imaginez pas les questions qu’on peut vous poser après un crime », observe Angèle, la maîtresse de la victime, que Viviane a prise en filature avant de la rejoindre dans un café ou la jeune femme (enceinte) s’est installée, et qui ne croit pas si bien dire. « Vous me suiviez », lui demande plus tard Gabrielle, la veuve du psy sortie de sa garde-à-vue (« un peu », lui répond Viviane en rougissant, mais voyant bien ce qui dans sa démarche peut relever de flatteur, 81). « Il ne nous a pas tellement réussi », admet-elle plus tard à Tony Boujon, un patient, lui-aussi, du “gros nul”, et que la police, vu ses antécédents et ses penchants pervers, soupçonne un temps de s’être acharné sur son psychiatre.

Bref, au lieu de mettre le plus d’espace possible entre elle et son meurtre (ou le souvenir de son meurtre), Viviane se lance dans une série de filatures tenant moins de la contre-enquête que du désir inconscient d’aggraver son cas. Son état mental empire lui aussi au fil de ses mensonges et de ses déplacements sur les pas des uns et des autres. Et elle donne des signes suffisamment manifestes de sa fragilité pour que son ex-mari se croie autorisé à demander au juge de lui retirer la garde de son enfant. Quelque chose comme un complot auto-réalisé l’entraîne vers un point où après qu’il lui semble avoir tout perdu (une mère, un mari, un travail, et bientôt un enfant), le sort trouve les ressources de la vider davantage de son identité. Dans un Paris de novembre, où la neige ne cesse de tomber, vous êtes Viviane Élizabeth Fauville, mais sincèrement, vous ne savez ce que cela veut encore dire.

C’est avec l’énergie du désespoir, et la ferme intention de commettre un second meurtre, cette fois-ci de son mari, que Viviane donne rendez-vous à ce dernier du côté du Jardin des plantes, dont l’allée circulaire permet de suivre n’importe quel passant « de la rue Linné à la rue Monge » (124). « Vous approchez les grilles et bien sûr il ne vous voit pas. Amortie par la neige, silencieuse, invisible, vous courez vers la sortie des Arènes et, lorsque vous gagnez le trottoir, il tourne déjà dans la rue Monge » (125). Julien avance à grands pas vers un immeuble dont le digicode lui interdit l’entrée (c’est votre immeuble, et c’est vous qui, tout en l’observant vous attendre, refusez de répondre à ses appels téléphoniques). Puisque le rendez-vous est manqué, Julien quitte la place et vous, la main à proximité du fond de votre sac où se trouve le couteau, vous continuez votre filature.

« Votre mari avance à une quinzaine de mètres de vous, laissant derrière lui le fleuriste, le quincailler, le marchand de vin, la boulangerie que vous passez à votre tour, sans entendre le nom qu’on prononce derrière vous » (127). Vous voici suiveuse et suivie. Vous avancez derrière Julien (vous courrez même lorsqu’il le faut), Gabrielle la veuve du psy (c’est elle) sur vos talons. Bientôt le trio dont vous constituez la charnière arrive sur le pont Saint-Michel. Il faut enjamber la Seine, traverser l’île de la cité (le siège de la police et de la justice) avant de vous retrouver rive droite. là, « Julien ralentit (…), à l’affût, cherchant à apercevoir quelque chose ou quelqu’un » (129). Vous n’avez pas mangé depuis la veille, vous avez trop bu, et alors que derrière vous une voix ne cesse de vous appeler par votre prénom, vous perdez de plus en plus la conscience de ce qui se passe. Tout juste avez-vous compris que l’inspecteur chargé de l’enquête et appelé par Gabrielle marche dans votre direction, et que la nouvelle compagne de votre mari n’est autre qu’Héloïse, votre très efficace et très jolie remplaçante au travail.

« Vous cessez complètement de respirer. Vous tombez » (131).

La double filature racontée par Julia Deck agit comme le catalyseur de toutes les tensions accumulées depuis le début du récit. Elle sert aussi de révélateur d’un effondrement à venir pour l’héroïne qui ne peut agir plus longtemps comme victime et coupable. La filature est, au moment de sa conclusion, un point de révélation et d’effondrement. La suite du récit transforme ce point de bascule en point de rebond. Finalement, vous avez peut-être rêvé. Mais ce qui est certain, c’est qu’on ne vous prendra pas votre enfant.

  • Julia Deck. Viviane Élisabeth Fauville. Paris : Minuit, 2012.

Évasion #012

Ralph est un auteur dont les éditeurs s’obstinent à refuser les manuscrits et que la quarantaine incite à rentrer progressivement dans les habits de l’artiste raté. Une partie de son travail consiste à animer tous les jeudis des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes. Dans ce cadre, il fait la connaissance d’un prisonnier condamné pour le meurtre de son épouse. Bove (clin d’œil probable à l’auteur Emmanuel Bove, auteur de Départ dans le nuit) semble vouloir aggraver sa peine en refusant toute sortie hors de sa cellule, toute communication avec les autres détenus, toutes autres pensées que celles qui le tiennent le plus proche possible de la femme qu’il a assassinée. Ralph est persuadé d’avoir affaire à un prisonnier au bord du gouffre. La peine qu’il s’inflige est en effet beaucoup plus sévère que les dix-huit ans d’incarcération auxquels la justice l’a condamné. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne veuille mette fin à ses jours.

Bove fascine Ralph, qui décide de le sortir de prison « coûte que coûte, par n’importe quel moyen, mais vivant » (77). Sans toutefois consulter l’intéressé. L’idée, il l’admet, est plutôt folle. Passe encore d’aider un prisonnier qui rêve de liberté mais organiser la fuite de quelqu’un « qui ne sait pas qu’il sera l’évadé, qui ne le désire peut-être même pas, est la plus absurde des entreprises » (81). Ralph n’y renonce pourtant pas. Car autre chose est en jeu, qui relève davantage d’une liberté rêvée par l’écrivain que du prisonnier en bout de course et pour qui la seule évasion possible passe par la mort.

Fin connaisseur des habitudes de la prison, observateur tout aussi attentif que discret de ses dispositifs de surveillance, y circulant à peu près comme il le souhaite sans provoquer le soupçon de la part de l’administration pénitentiaire, Ralph comprend que le seul moyen de faire sortir Bove de sa prison consiste à lui faire passer les portes qui le séparent du parking. Une solution s’impose alors : dans sa fuite, et son passage devant les caméras de surveillance de la maison d’arrêt, Bove doit se faire passer pour un autre. Ralph décide que cette autre, ce sera lui.

Il contacte son ami George, qui l’aide à créer un masque qui soit « la copie exacte de son visage » (92). En ajoutant une perruque et en portant des vêtements identiques, Bove sera en mesure, s’il suit attentivement l’itinéraire habituel de Ralph, de recouvrer rapidement sa liberté. Encore faut-il que Bove soit d’accord. « Qui vous dit que j’ai envie de sortir d’ici ? », lui demande ce dernier après avoir pris connaissance du plan d’évasion. Mais ces hésitations sont-elles sincères ? Ralph a-t-il affaire à un manipulateur qui confie à autrui le soin de s’occuper de régler les détails les plus fastidieux de sa sortie ? Au lieu de risquer sa propre liberté pour un homme qu’il connaît à peine, Ralph ne devrait-il pas plutôt obéir à son père qui le conjure, chaque fois qu’il vient lui rendre visite, de le sortir de la maison de retraite où il se morfond ?

Bove accepte de suivre à la lettre le scénario de Ralph. Tout se passe comme prévu et l’évadé trouve un refuge provisoire dans le voilier que George, l’ami de Ralph, a laissé à sa disposition, au port de la Cannebière.

Il fallait s’y attendre : cette liberté recouvrée n’est qu’apparente. Confiné à l’espace réduit de la cabine du bateau, sous un soleil marseillais, Bove conçoit bientôt une colère rageuse contre celui qui l’a fait sortir, presque contre son gré, de sa cellule— le seul endroit où il lui était possible de sentir la présence amoureuse de la morte. Incapable de rester plus longtemps dans sa planque, il prend la fuite. Ralph, qui venait lui rendre visite, le voit sortir du bateau et décide de le suivre, d’abord en train jusqu’à Aix, puis à pied jusqu’au lieu du meurtre de Mathilde, la femme de Bove. Là, les deux hommes s’affrontent et pour se défendre Ralph tue Bove. De retour à Marseille, ce dernier se présente à la police pour signaler son crime. On l’arrête. Il rejoint bientôt, en tant que prévenu, la prison des Baumettes.

Ce qui devait être un projet de dédoublement provisoire (le temps de passer sept portes de prison) est devenu une véritable substitution, un échange symétrique. La liberté de Bove se paie au prix de l’incarcération de Ralph. Le premier a dû prendre le visage et l’apparence du second ; le second a commis un crime similaire à celui du premier. Le premier s’évade ; le second se livre. L’un est un écrivain qui doute d’être jamais lu ; l’autre est un artiste qui ne produit que pour lui-même. Mais cette substitution ne se conçoit pas, dans le roman de René Frégni, comme un jeu à somme nulle. D’abord parce qu’en un sens, Bove est condamné depuis le début. Rien sur terre ne le retient. Ralph organise l’évasion d’un homme qui ne saura jamais se sortir de sa prision intérieure, il le tue ensuite alors qu’il est déjà mort. L’étrange amitié, quasi fraternelle, que Ralph conçoit pour Bove alors même que ce dernier l’étouffe et l’asphyxie (149), puis le meurtre comme dernier recours à sa propre survie, permettent au contraire, pour l’écrivain raté, de se retrouver un sens à sa propre existence.

Son scénario d’évasion s’est en effet révélé sans faille, et filé un temps par la police, qui le soupçonne d’être à l’origine de ce que le directeur de la prison ne peut désigner autrement que comme une évaporation, il parvient à se défaire de sa surveillance. Chacun de ses gestes doit dès lors se mesurer à sa capacité de contrôler le scénario de son propre récit. Pour la première fois depuis longtemps, il a le sentiment d’être vivant.

Où se perdent les hommes est avant tout un roman sur la fraternité et l’amour. Le projet « absurde, pour ne pas dire stupide » de Ralph le rapproche « du seul véritable ami » sur lequel il peut compter en ce monde (118). L’amitié recouvrée de George n’est pas factice puisqu’en contribuant à fabriquer le masque de Ralph et en acceptant de faire du bateau construit de ses propres mains le lieu d’une planque pour un homme qu’il n’a jamais vu, il fait pleine confiance à son ami, au risque de perdre lui-aussi sa liberté.

Cette fraternité se retrouve également dans la description des prisonniers, par des gestes et des attitudes qui dépassent la simple intention de se préserver du danger. Il n’est pas anodin de signaler que René Frégni est longtemps intervenu dans les prisons, comme son personnage principal.

Aux antipodes de Mathilde, la morte aimée par celui qui l’a tuée, se trouve Laure, l’ex-femme de Ralph, dont la déclaration d’un amour intact, enregistrée sur une cassette audio, procure à Ralph, au fond de sa cellule, un bonheur incommensurable. Les années pendant lesquelles il lui faudra y demeurer n’agissent donc ni comme le catalyseur illusoire d’une obsession (comme ce fut le cas pour Bove), ni comme l’obstacle à la liberté intérieure. La prison, qui l’habitait « depuis si longtemps », il lui semble normal qu’il l’habite à son tour (160) ; mais il sait aussi qu’à sa sortie, quelqu’un l’attend. Au lieu d’être le lieu de tous les enfermements, elle devient, pour Ralph (à la manière de Fabrice dans La Chartreuse de Parme), celui d’une promesse humaniste et amoureuse.

  • René Frégni. Où se perdent les hommes. Paris : Denoël, 1996. Edition Folio, 2008.

Filature #052

Si personne n’y avait pensé avant, Pelby, plus coloriste qu’amateur de ligne claire, aurait inventé le camouflage (11). Arrivé un peu tard sur ce point, pourquoi, se demande-t-il, ne pas voir les choses en grand et faire du monde l’espace d’une immense confusion optique ? Ce qui s’annonce comme une forme d’imprécision dans la manière de voir les choses, transforme bientôt (le fougue de la jeunesse aidant) le flou en Flou. Ce qui explique bien des choses. En premier lieu l’apparente confusion du monde « où l’impossible se métaphore lentement en improbable ; où l’improbable, le probable peu à peu surgit pour devenir du possible” (46). Ou peut-être pas. Car qui sait ?

Pelby est dessinateur de BD. Un dessinateur sans beaucoup d’idées pour le moment. Rien d’étonnant alors, compte tenu de la grande imprécision où il se trouve, que pour donner le la au Flou il ressente (ou s’invente, c’est tout comme) des vertiges. Le monde pour lui semble souvent prendre la forme d’un colimaçon. On n’y voit pas très clair, et on fait mieux de se méfier de la stabilité de sa propre démarche. Au point que le jeune homme trouve utile d’aller consulter un spécialiste en matière d’oreille interne, le Dr Zacktucher.

Il est possible que Chiche, docteur lui-même, propriétaire de la chambre de bonne qu’il lui loue, et père d’une très belle jeune fille qui joue de la harpe très fort (et d’une plus jeune fille très débrouillarde), soit en matière de vertige et de flou plus doué encore que Pelby. Il sait, en tout cas, aussi bien en parler que lui le dessiner : « Regardons le vertige », propose-t-il. « Qu’est-ce donc sinon, pour des consciences éveillées comme les nôtres, une adhésion d’abord littéralement renversante à un univers où tout tournoie et s’enfonce dans rien à la manière d’un gigantesque tire-bouchon ? » (124). Se croire capable de dominer le vertige – et donc le flou dans lequel se meut l’univers – revient à « s’imaginer gouverner la spirale ». Or il n’y a rien de pire que de croire à ses capacité de rectifier, en quelque sorte, la marche divaguante du monde. Mieux vaut, estime-t-il, l’épouser. « Laissons-nous emporter par elle ». Pelby acquiesce à cette maxime.

Chiche se trouve lui aussi forcé pour les mêmes raisons que Pelby de consulter ce fameux Dr Zacktucher. Le jeune homme, apprenant la nouvelle (il cherche son propriétaire depuis un moment, et imagine son frère Paul également sur la piste), se précipite au cabinet médical, 79 bis rue Aboukir (le bis prenant dans la réalité la place d’un minuscule jardin de coin de rue au fond duquel on y lit aujourd’hui le graffiti comminatoire « Va lire un livre. Ma bombe ne tue pas »), pensant y retrouver et Chiche et Paul. En route, Pelby se livre à de savants calculs. « Si tout concorde, si la consultation de Chiche ne s’éternise pas, nous devrions nous retrouver tous les trois d’ici une demi-heure dans un triangle délimité par la rue d’Aboukir, la rue Réaumur et le boulevard de Sébastopol » (101). Il convient d’agir ici avec la « promptitude » dont il est censé faire preuve lorsqu’il dessine : « sans (s)’arrêter ni à l’élégance ni à la vraisemblance » (101-2). Bref en myope qu’il est en esprit, et qu’il rêve parfois d’être en réalité, pour confirmer ses opinions sur l’intrinsèque flou qui la domine, dans la réalité.

Voir de cette sorte se confond avec l’écoute mal mesurée. Car l’œil et l’oreille communiquent. Ce dont Pelby prend conscience alors qu’il s’engage dans la filature de Chiche, s’imaginant Paul également sur la piste, les trois hommes formant un trio d’accord, sur ses grande lignes, sur la puissance du Flou.

Or en plein cœur du IIe arrondissement de Paris, avec les labyrinthes que constituent ses passages couvert, « tout ce quartier constitue l’oreille interne et paradoxale de Paris : rumeurs et fracas viennent s’y amortir dans une surdité propice à la perception de la harpe des sphères » (102). L’oreille interne, là voici, topographiquement. Ce ne sont, si on y prend garde, que des rues qui mises ensemble forme un labyrinthe cochelé, et pour lequel l’Opéra sert comme il se doit de lobe surdimensioné. Dès lors, le décor semble propice à transformer une scène approximative de filature en vignette où l’absurde lui dispute à la précision.

Le docteur Chiche, au sortir du cabinet Zacktucher, traverse la rue Aboukir en direction de la rue du Caire. Tout alors s’enchaîne circulairement, ou plutôt en spirale. « Par précaution je décroche par la rue de Damiette. Le temps d’en accomplir le tour, je retrouverai la rue du Caire au débouché de la rue des Forges, dans le sillage du docteur ». Mais ledit docteur, à la conclusion de ce premier cercle, a disparu. Pelby en revanche aperçoit le chapeau et la gabardine passe-partout pour lui significative de Paul, qui serait, l’imagine-t-il, sur les talons du docteur. « Si l’un et l’autre s’obstinent à tourner dans ce cercle en le prenant comme une tangente, je ne saurai plus si je poursuis Paul poursuivant Chiche, ou si je suis poursuivi par Chiche toujours poursuivi par Paul que je poursuis » (103). Tâtant les poches de sa gabardine, Pelby se rend compte que son arme (hérité de son père, ancien militaire) ne s’y trouve plus.

L’arme est absente, et Paul vient lui aussi à manquer. Si bien qu’il n’y « a plus désormais que deux coureurs ». Heureusement que Chiche a l’idée de s’arrêter. Pelby le rejoint alors. « Nous restons une longue minute face à face » (103). Chiche porte à présent des lunettes prescrites sans doute par le médecin des vertiges. « Ce sont », explique-t-il, « des verres spéciaux, inertes – une ruine – qui, s’ils ne me protègent pas d’une vision réputée normale, ne sont pas un outrage à la toute-puissance du flou » (104). Le mystère, énoncé par elipses et sauts de carpe par un Pelby qui sait mal suivre les lignes droites, reste donc complet.

  • Jacques Réda. Nouvelles aventures de Pelby. Paris : Gallimard, 2003.