Filature #056

La colline envoie le malheur se faufiler entre les maisons et les hommes. C’est d’abord la fontaine, qui brusquement s’assèche. Puis la jeune Marie qui prise de convulsions de fièvre se transforme en pauvre petite bête mourante. Insidieusement l’égoïsme et la colère risquent de séparer les membres du hameau. Dans son lit, le vieux Janet, à moitié paralysé, semble de toute sa rage commander au monde des arbres et des herbes l’attaque contre les siens. Comment retrouver confiance ? Il faut d’abord régler la question de l’eau, car les réserves sont à bout : on en est à se raser au vin. « Voilà ce qu’on va faire », est-il convenu. Puisque Maurras a vu par deux fois l’innocent Gagou revenir à l’aube avec les pantalons pleins de boue et les cheveux ruisselants d’eau, on va le suivre cette nuit. Il doit avoir trouvé une source ; on verra bien. » (164)

La nuit vient. On feint de se dire bonsoir, puis Gagou sort, torse nu, et se met en marche comme guidé par la lune. Il danse plus qu’il ne marche, comme s’il se rendait à un bal. Il ralentit, puis accélère le pas jusqu’à donner l’impression de se ruer sur la nuit. Maurras et Jaume donnent à Gagou un peu d’avance car il a l’oreille fine. Passé la Thomassine, on débouche sur une combe au centre de laquelle git le cadavre poussiéreux d’un village abandonné en 83 pendant l’épidémie de choléra. La lune fait de Gagou un étrange être. Il prend progressivement l’allure d’une bête sauvage. Maurras et Jaume se souviennent du berger des Campas, de ses vingt brebis, du chien, et des torrents de mouches roulant sur les cadavres. Sur une piste parallèle, les deux hommes sentent que quelqu’un marche à côté d’eux. Ils ne sont pas seuls. Seul le mot même d’eau, et la nécessité absolue d’en trouver, leur donnent le courage de poursuivre. Gagou arrive dans le village abandonné. Sur la place, une fontaine étale son eau qui coule en abondance. Il s’y rue, boit, geint de plaisir. Leur joie à tous est folle.

La filature de Gagou n’a ni l’ampleur ni la force cinétique et cynégétique d’Un roi sans divertissement. Elle frappe pourtant par le seul fait qu’elle figure tout au début de l’œuvre romanesque de Giono et qu’ici aussi il s’agit d’une traque à travers les montagnes. Sous la lune, on avance, conscient des chemins qu’on connait, inquiet des forces invisibles.

Jean Giono. Colline. Paris : Gallimard, collection La Pléiade, Tome 1, 1971.


Filature #055

Sur les huit millions d’habitants que compte la ville de New York, ils ne sont qu’une poignée, à peine une demi-douzaine, à se retrouver dans un cinéma à la toute première séance, puis le film terminé à enchaîner sur un autre titre, et une autre, passant d’une salle à l’autre, d’un établissement à l’autre, d’un bout de Manhattan à l’autre, sans relâche, trois ou quatre fois dans la même journée, chaque jour de la semaine selon un horaire recalculé, leur présent tout entier dévolu à une constante dévoration d’images. Leo a tout abandonné il y a des années pour se consacrer à cette seule manière de vivre à moitié. Il ne sait plus pourquoi il fut un temps marié à Flory ni pourquoi ils ont divorcé, ni même la raison pour laquelle ils continuent de partager le même appartement. Flory travaille pour la radio, elle qui espéra longtemps devenir actrice et que jamais dans aucun film, même pas en figurante, Leo n’a jamais aperçue sur écran. Un jour, juste avant le début d’une projection, il repère une jeune femme habitée par une même folie (« inspired lunacy »), aussi mince que Leo est gros, aussi seule que lui. Au lieu de quitter la salle à peine le générique fini pour n’être pas en retard au début du film suivant, il décide de l’attendre à la sortie du cinéma et de la suivre.

Le décide-t-il vraiment ? Le geste est prémédité sans que Leo soit conscient du mobile. Il a seulement conscience d’avoir obéit à une nécessité. Pour une fois, son existence monstrueusement rigide laisse place à une curiosité qui lui fait imaginer la vie d’un être réel qui lui ressemble. Pendant toute la durée de la filature, il reconstruit, sans l’idéaliser, les jours et les nuits de la jeune femme. Il l’observe, son visage tendu vers l’écran, il la regarde avancer dans les rues d’une démarche souple. Sa minceur l’effraie. Il cherche un mot pour la décrire qui ne soit pas celui d’anorexique. Un animal famélique (« a starveling »), peut-être, dont le seul appétit, s’imagine-t-il, l’enjoint d’assister chaque jour aux projections des films les plus obscurs, au visionnage des versions les plus oubliées. Née pour voir, comme lui. Née pour n’être pas regardée, sauf par lui. Le désir de n’être jamais touchée. De vivre seule. Une âme véritable (« a true soul »), se dit-il, sans savoir exactement ce qu’il entend par là.

La passion qu’ils partagent ne serait-elle pas définie par le simple fait que le cinéma est fait pour être vu dans l’obscurité ? Face à l’écran, des êtres comme eux, à l’existence incomplète, le visage nu, cherchent dans les histoires chaque fois finies une forme invariable d’enveloppement, de sécurité, de transcendance renouvelée toutes les deux ou trois heures. Il reconnait en elle une sœur. Elle ne s’intéresse pas aux acteurs. Seuls les personnages la passionnent. Obscurément, il comprend qu’arrivera un moment où il faudra qu’il lui parle.

Un métro les emmène vers un cinéma de Broadway où il assiste, à quelques centimètres derrière elle, à la projection du second film de la journée. Puis un autre métro les porte jusqu’au Bronx où la femme rentre chez elle avant de sortir un peu plus tard pour monter dans un bus, le 29X, qui les transportent dans un immense centre commercial de banlieue où se trouve un cinéma. Le troisième film, il l’a vu la veille. Il le lui appartient plus. C’est le sien. Il la voit voir un film pour la première fois. Il pense la comprendre. La projection finie, il faut une quinzaine de minutes à la jeune femme pour quitter son siège et sortir de la salle. Elle se dirige vers les toilettes, y entre. Il la suit.

Don Delillo, « The Starveling » in The Angel Esmeralda. New York, Scribner, 2011.


Filature #054


Alors qu’il fait la queue dans un bureau de poste, ticket numéro 41 en main, G. reconnaît devant lui Aron Cesar, le téléphone vulgairement collé à l’oreille et qui fut, du temps de leur adolescence, un rival amoureux. Plutôt que d’attendre son tour pour envoyer le manuscrit qu’il vient de finir (le roman raconte l’histoire d’une journée dans la vie d’un homme de son âge, trente-cinq ans), G., sans réfléchir, décide de prendre Aron en filature. Le reste du récit raconte l’histoire d’une journée dans la vie d’un homme de trente-cinq ans qui a décidé dans suivre un autre dans les rues de Reykjavik.

Aron, pas plus que G., ne semble avoir à faire d’urgent ce jour de juin, en pleine coupe du monde. Quelle vie criminelle faut-il vivre pour être si désœuvré, se demande G., dont la haine qu’il éprouve pour Aron augmente à chaque pas jusqu’à devenir quasi assassine. Aron rentre dans une librairie, feuillette un magazine allemand consacré au jardinage, prend un rendez-vous au téléphone pour un peu plus tard, entre dans un supermarché en attendant, s’achète des prunes et un yaourt qu’il mange une fois sorti du commerce. Son rendez-vous mystérieux terminé, il pénètre dans une pharmacie, puis dans un bar, puis chez un disquaire, puis dans un taxi avant d’en sortir presque aussitôt. Nouvelle visite dans un bar où l’on diffuse le match du jour, puis dans un cinéma où l’on montre La Grande bouffe.

Le film fascine G. à proportion du dégoût d’Aron, qui quitte la salle et oblige notre suiveur à s’arracher de son siège un petit quart d’heure avant la fin. Un fois sorti, Aron s’engouffre dans une taverne et en ressort pour se rendre chez une femme, Nora, à qui il a parlé plus tôt au téléphone. N’ayant plus grand espoir qu’Aron quitte l’immeuble avant un certain temps, G. rentre chez lui, s’étant fait deux promesses à lui-même : passer le reste de la soirée tranquillement chez lui à écouter du Philippe Jaroussky et retourner au cinéma le lendemain pour revoir, cette fois-ci en entier, le film de Marco Ferreri.

Depuis le début, un troisième homme suit les deux premiers. C’est le narrateur qui, choisissant soigneusement les occasions de s’exprimer à la première personne, prend alors la place de G. Comme si finalement cette longue filature était déjà contenue dans le manuscrit demeuré dans une sacoche ; et comme si ce livre à venir ne pouvait s’intituler autrement que Narrator (le titre original, Sögumaður, signifie apparemment la même chose).

Pas plus que G. ne veut perdre Aron des yeux, le récit ne veut se séparer de G. Mais ce désir est vécu des deux côtés avec une certaine nonchalance. G. se fait assez vite voir d’Aron, sûr d’abord de ne pas être reconnu de lui, puis presque indifférent à l’idée d’être repéré. Aron l’ayant en effet aperçu à plusieurs reprises au cours de ses flâneries, il se demande si ce type ne serait pas celui qui, des années plus tôt, tournait autour de sa petite amie Sara. Mais sur ce point, rien n’est sûr, puisque G. ne peut pas toujours entendre distinctement ce qu’Aron raconte au téléphone.

G. augmente ses chances d’être découvert en appelant sa cible par deux fois, lui faisant bien comprendre qu’aujourd’hui ses va-et-vient suspects et ses conversations sibyllines au téléphone ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd. Pourtant, le seul crime qui soit relaté dans ce récit concerne le vol, par G., du violon de la mère de Sara treize ans plus tôt. Vol tout aussi inexplicable que la présente filature, mais qui plonge le personnage dans des souvenirs difficiles à évacuer. Sans compter que depuis, G. n’a toujours pas quitté la maison de ses parents ni trouvé un travail suffisamment stable pour subvenir à ses besoins personnels. Chaque heure qui passe à filer Aron renforce le constat d’une vie journée perdue. Ce jour-là, le 24 juin 2014, l’Angleterre et le Costa-Rica ont fait match nul : 0-0.

Bragi Ólafsson. Narrator. Traduit de l’islandais à l’anglais par Lytton Smith. Rochester : Open Letter, 2018. Il existe également une version en français intitulée Le Narrateur et publiée chez Actes Sud.

Évasion #015

Théo Panol, c’est un brave type, tout le monde s’accorde à le dire. Il tient en ville un magasin d’électroménager. On y trouve des rasoirs électriques, par exemple. Très pratique pour les femmes qui trouvent qu’à cinq heures leur amoureux commencent à piquer aux joues. Tous les jours, Théo s’absente quelques minutes de son commerce pour aller prendre un café à l’hôtel-bar-restaurant que tient Eva. De temps en temps il sort de son portefeuille un vieux ticket de métro (de métro parisien, on suppose) pour le tripoter délicatement, mais c’est, a priori, tout ce qui le rapproche d’Yves Montand dans le Salaire de la peur. Avant de quitter la France, il était vendeur au BHL. Aujourd’hui, de l’autre côté de l’Atlantique, la cinquantaine, il n’a rien fait de sa vie. Pas encore.

Un jour, alors qu’il sirote son express chez Eva, il assiste à ce qui ressemble d’abord à un accident : une voiture renverse un cycliste. Mais le chauffeur sort de son véhicule et commence à rouer de coups le jeune à vélo. Ce n’est pas n’importe quel jeune homme : Jérémie Tod, le fils de Charles. Qui, il y a des années, avec Tiv, la femme d’Amundsen, le type qui tient le port, et par extension la ville, et sa police, s’est retrouvé sur une route longeant la falaise. Une vieille histoire que personne dans le bourg n’a oubliée. Certainement pas Louise, la femme de Charles. Et certainement pas Amundsen. Aujourd’hui il s’agit de faire un peu peur au Jérémie Tod. De lui faire comprendre qu’il ne doit plus remettre les pieds dans la propriété d’Amundsen. Où vit Alix, sa fille. Dont Jérémie est sans doute en train de tomber amoureux. Il ne faudrait pas que la même histoire entre les deux familles se reproduise.

Bref, sans trop se l’expliquer, Théo intervient pour défendre le jeune homme qui vient de recevoir un coup de crosse de révolver sur la tête. Théo frappe le type à la solde d’Amundsen, qui tombe à la renverse et fait une mauvaise rencontre avec la chaussée. Il meurt sur le coup. Voilà Théo emmené au poste. On le juge. Il est condamné à trente ans de prison.

Le geste de Théo a soudain remis les choses à leur place. Il a eu le courage de sortir de sa lâcheté. Il a la conscience pour lui, comme on dit, comme il le dit lui-même. Le reste, finalement, l’indiffère. Son indifférence, il la rehausse même de sa certitude d’avoir fait ce qu’il devait faire. Cela le met à l’abri du désespoir. Physiquement, la prison, c’est dur. Mais psychologiquement, il a l’air de tenir. Il supporte même très bien d’être enfermé. Il a rencontré son destin. Mais il ne faudrait pas qu’il s’y complaise.

À l’extérieur, une petite troupe d’individus s’intéresse à son sort. Il y a Eva Kendall, qui tient l’hôtel-bar-restaurant. Louise Tod, la mère de Jérémie. Alix Amundsen. Elisabeth et Arthur Maiden, des clients d’Eva, dont on ne sait pas trop ce qu’ils sont venus faire dans cette ville, à part boire. Et Maurizio Brendell, le célèbre concertiste, qui joue toute la journée au piano pour combler le silence de la maison Tod. Tous finissent par se demander comment venir en aide à Théo. Comment le faire sortir de prison. Ils y pensent presqu’au même moment, quand monte le thème des variations Eroica de Beethoven chez les uns. En voyant à quelles extrémités en vient un chien d’être maintenu enfermé dans une chambre d’hôtel.

Deux problèmes se présentent à eux. Le premier, et non des moindres, est de donner à Théo l’envie de s’évader. La solution se présente assez vite : qu’il tombe amoureux. À la folie. Non pas à vouloir en mourir mais à prendre le risque de mourir pour sortir. Il faut le briser psychologiquement, le briser d’amour. Louise, chaque semaine, lui rend visite. Bientôt son charme agit. Devient une arme, lancée contre lui. Tomber amoureuse de ce brave type, c’est ce qui peut lui arriver de mieux, pense-t-elle (192). La réciproque est évidente. Si évidente même qu’arrive un moment où il vaudra mieux agir pour le faire sortir. Il serait capable de prendre les choses en main et de vouloir s’évader lui-même.

Le second problème, c’est de savoir comment. Aucun des membres de cette petite troupe n’est expert en la matière. On ne va pas braquer un pilote d’hélicoptère ou creuser un tunnel, ni encore moins faire scier ses barreaux. Ou ne va pas non plus le faire sortir en le cachant dans un sac à linge. Encore que. Puisque nous sommes dans un roman de Christian Gailly, on remplace le sac à linge par un piano. Un piano droit dans un piano à queue. Ce qui laisse la place pour un corps, voire deux. Une vie, ou deux. L’idée est donc celle-ci : proposer d’organiser un concerto de piano pour les prisonniers. Que la musique émeuve jusqu’aux larmes une partie d’entre eux, alors que l’autre partie se réfugie dans le sarcasme et l’agressivité. Créer ainsi les conditions d’un grand chahut pour glisser Théo dans le ventre vide du piano. Charger l’instrument dans une camionnette, direction le port où attend un navire, près de partir. Un tel plan est-il trop simple pour tromper l’administration pénitentiaire et Amundsen ? En tout cas, ils flairent quelque chose.

Finalement, tout le monde dans ce roman cherche, d’une manière ou d’une autre, à s’échapper à ses démons en agissant, une fois dans sa vie, de manière romanesque. En oubliant sa peur, pour trouver et exécuter une idée qui ne soit pas nécessairement bonne mais qui soit, au moins à ses yeux, belle. Croire qu’elle peut réussir, même si elle émane de pensées rêveuses, innocentes, mal ficelées, vaut bien mieux que d’attendre ou de ne rien faire. « Le merveilleux, il est là, monsieur », explique le directeur de prison, « ils s’évadent, ils essaient, ils savent que c’est voué à l’échec mais ils essaient quand même (…) parce l’échec, l’ultime, l’échec mortel, serait de ne pas essayer, vous comprenez ? » (219). Les personnages des Évadésse lancent donc dans « une conspiration du courage, cette solidarité grisée, ce complot des énergies » (Jean-Noël Pancrazi). Aucun ne prend le dessus sur les autres. C’est un projet d’évasion collective où chacun trouve sa part de liberté.

  • Christian Gailly. Les Évadés. Paris : Minuit, 1997.
  • Jean-Noël Pancrazi, “Les enragés”, Le Monde, 1997.

Évasion #014

Entre 1940 et 1945, environ un quart de million de prisonniers de guerre français sont parvenus à s’évader des camps allemands. Pour ce faire, il convenait de franchir deux obstacles pratiques : les limites du camp lui-même et celles du Reich. Ainsi, au risque de se prendre une balle dans le dos au moment du départ s’ajoute celui de se perdre dans une Allemagne civile hostile, et ne sachant plus vraiment de quel côté l’on se trouve, se faire cueillir par les douaniers patrouillant le long de la frontière suisse. Inutile d’insister alors sur l’importance de la préparation qu’il convient d’apporter à son projet, et au cran dont il faut faire preuve au moment de sa mise en pratique. Ce travail d’imagination sous contrainte stricte et aux conséquences pratiques immédiates constitue le sujet de la conférence qu’en août 1942 le lieutenant Géraud de Bonnafos donne à un public de soldats blessés ou tuberculeux.

Évadé trois fois, Bonnafos est repris à trois reprises, subissant à chaque retour forcé au camp des brimades qui finissent par lui ruiner la santé. La chance lui a, dans ce cas, manqué, mais celle-lui sourit plus tard, et d’une manière inouïe, lorsqu’il se retrouve à faire partie du dernier train de prisonniers choisis par la Croix-Rouge pour un rapatriement sanitaire. De retour en zone libre, il est rapidement envoyé au sanatorium Martel de Janville.

Sur un ton qui mêle l’autodérision et le sens pratique, la présentation de Bonnafos passe en revue les moyens de partir à l’anglaise d’un camps allemand – moyens approuvés ou, c’est selon, rejetés par ceux qui ont, en grandeur nature, pu évaluer leur efficacité. Dans tous les cas, il convient de se munir de vêtements qui cachent sa qualité de prisonnier de guerre (PG), d’un peu d’argent et de papiers officiels suffisamment convaincants. Dans les camps, se constituent ainsi des équipes spécialisées de teinturiers, de couturiers et de faussaires. Il n’est pas non plus inutile, avant de partir, de parfaire son allemand en prenant quelques leçons auprès d’un professeur mis à disposition pour l’occasion.

L’évasion peut s’effectuer de diverses façons : on peut quitter les colonnes de prisonniers lors des marches hors du camp (30), couper les deux rangées de barbelés après avoir créé une diversion (32), sortir habillé en en officier allemand (41) ou civil allemand accompagné d’un camarade déguisé en ordonnance (33), creuser un tunnel (mais dans ce cas, que faire de la terre ?), emprunter les égout. Cette dernière technique, Bonnafos la connait particulièrement bien. Il en connait aussi les limites : la nuit de sa troisième évasion, un prisonnier tousse au niveau d’un puits fermé au-dessus duquel se trouve un garde-chiourme allemand, qui donne aussitôt l’alerte. Sur les cinquante-sept candidats à la fuite, quarante-trois sont interceptés.

D’abord quelque peu débordés par le nombre important de prisonniers français à gérer sur son territoire (1,85 millions), les Allemands se font souvent berner. Progressivement, les failles du système sont comblées et échapper à leur surveillance devient de plus en plus difficile. Et risqué. À cela finit par s’ajouter un dilemme moral, puisque toute évasion réussie se traduit par le refus des Allemands de renvoyer un prisonnier malade, transformé pour l’occasion en otage. Dilemme que le régime de Vichy, on s’en doute, n’a pas contribué à résoudre. Ce gouvernement, lit-on dans l’utile dossier qui accompagne le texte de Bonnafos, « a une position ambiguë par rapport aux évasions. Il ne les condamne pas directement, car elles concrétisent, somme toute, une valeur appréciée des militaires : le désir d’action. Mais Vichy ne saurait les encourager, pour d’évidentes raisons diplomatiques. L’État français collaborateur ne souhaite en effet par créer de tensions supplémentaires dans les relations avec l’occupant allemand. » (81)

  • Lieutenant Géraud de Bonnafos. Comment fausser compagnie à ses geôliers allemands. Paris : Pierre de Taillac, 2016