Quitter la Terre #002

L’affaire est ambitieuse mais quelques réunions suffisent aux membres du Gun Club pour se mettre d’accord sur le principal. S’il s’agit d’envoyer un boulet vers la Lune et de s’assurer qu’il atteint sa cible, il faut d’abord que celui-ci soit assez grand pour être observé de la Terre à partir du plus puissant des télescopes. Il doit donc être construit d’une certaine taille, fait d’un alliage assez léger pour minimiser son inertie, envoyé avec assez de force pour lui permettre d’atteindre la stratosphère en quelques secondes à partir d’un point du globe qui l’avantage dans sa montée perpendiculaire au plan d’horizon, dans l’anticipation du moment où la Lune sera la plus proche de la Terre. C’est de l’ingénierie de toute première classe, mise au point par d’anciens combattants de la guerre civile américaine à qui la science de la balistique offre le moyen d’oublier leurs corps d’estropiés, bricolés de crochets et de jambes de bois, et de se dégourdir l’esprit en traçant de pures trajectoires en direction du ciel.

Ce projet technique prend brusquement une toute autre allure lorsque le Français Michel Ardan (un homme fait d’une seule pièce) convainc ses interlocuteurs de transformer le boulet en véhicule. Lui, ira sur la Lune. Peu importe que sa voix ne porte pas au-delà des premiers rangs de la foule immense venue l’écouter parler : son ardeur irradie et sa volonté est sans faille. C’est un astre. Il parle au nom du genre humain, et justement, annonce-t-il, l’humanité ne doit en rien se sentir bornée, « renfermée dans un cercle de Polilius qu’elle ne saurait franchir » (XIX). S’il réussit dans son entreprise, alors suivant son exemple la moitié de la Terre aura d’ici vingt ans emprunté un de ces nouveaux trains « dans lesquels se fera commodément le voyage ».

Deux questions se posent. La première consiste à savoir si la Lune (et les autres corps célestes de l’univers) sont habités. Le théologien, le naturaliste, le chimiste, le philosophe ont quelque chose à dire sur ce point. Mais puisqu’Ardan ne se réclame d’aucune discipline savante, puisque justement il ne sait rien (et il aime à le répéter), le meilleur moyen de satisfaire sa curiosité et celle des autres est d’aller y voir. En désarmant le doute, il neutralise aussi la seconde question, celle du pourquoi : il n’y a pas de pourquoi, ni du reste de pourquoi pas, puisque cela est possible. Le projet est en marche, tous les calculs ont été effectués, les principes établis ; il ne demande qu’à ce qu’on évide l’engin pour lui faire un peu de place à l’intérieur. Cela change tout du point de vue de l’humanité, mais du strict point de vue de l’ingénieur, cela ne change pas grand-chose.

L’air ? Il en produira grâce à la chimie. La nourriture ? Il en emportera assez pour survivre quelques mois. L’eau ? Qui doute que la Lune en ait un peu, et puisqu’il sera tout seul sur place cela sera toujours assez pour lui. Ardan annule la controverse en invoquant la noblesse de sa cause plutôt que la garantie de sa propre survie. Le saut dans l’inconnu n’est pas (pour lui), un saut dans la fiction ou la folie mais dans l’administration de la preuve.

Sauf qu’à aucun moment il n’envisage un retour. « Je ne reviendrai pas! » On comprend pourquoi « à cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité, l’assemblée » des trois cents mille hommes et femmes venus le voir et l’écouter (toute une humanité en soi, et ils seront cinq millions le jour du départ) reste sans voix. Tout ce qu’Ardan demande, c’est qu’on place dans l’âme du canon (un canon enterré, qui veut qu’on s’enfonce dans la Terre pour mieux échapper à sa force gravitationnelle) le boulet dans lequel il aura trouvé sa place.

Qu’il n’y ait aucun retour sur l’investissement, si ce n’est une forme de gloire, tous les souscripteurs de ce projet l’acceptent. En donnant un peu de leur fortune personnelle pour une cause non commerciale, ils manifestent une forme d’enthousiasme pour la science qui, se contentant de se réaliser dans une idée de mécanique, n’est dangereuse pour personne. Elle aurait même tendance à rassembler les nations. Une fois acceptée, la proposition d’Ardan, qui est une proposition de non-retour, ne soulève aucune forme d’opposition. Elle est évacuée par les participants au projet et par l’humanité tout entière qui les observe par des questions plus pressantes et plus matérielles. Le non-retour, chose acquise sans discussion, se transforme en immense non-dit.

Finalement il ne partira pas seul. Accompagné de deux compagnons, anciens ennemis jurés, il quitte la Terre. Aucun adieu pour elle. Si l’on avait voulu la fuir on ne s’y serait pas pris autrement. Pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est sans doute le plus grand des mystères dans cette histoire. On est prêt à croire à tout (et tout est fait pour suspendre le doute) mais on n’arrive pas à s’imaginer que trois hommes, sans aucune volonté ni moyen de retour, puissent quitter la terre d’une manière si cavalière, tout entiers concentrés sur la seule idée de leur destination.

Avant son départ, il regrette qu’on n’ait pas donné à son engin une forme plus élégante, plus gracieuse. À quoi bon ? lui répond-on du côté des ingénieurs américains. Eh bien, « mais il faut toujours mettre un peu d’art dans ce que l’on fait ». « Cela vaut mieux », ajoute-t-il. Cela vaut-il mieux parce qu’on y gagne en valeur, ou cela vaut mieux parce qu’on ferait bien de penser à l’art comme garant non négligeable du succès de l’aventure ?

  • Jules Verne. De la Terre à la Lune (1865).

Évasion #007

En se rendant à La Rochelle pour en briser le siège, d’Artagnan s’éloigne aussi de la Bastille, où Richelieu le menaçait de l’envoyer. Le Cardinal soupçonne en effet le jeune homme à peine débarqué de sa province d’avoir protégé Anne, épouse de Louis XIII et amoureuse du prince Buckingham, qui s’apprête à venir en renfort aux Rochelais. À dix jours à cheval de Paris, les pires ennemis de d’Artagnan ne sont pourtant ni les Anglais ni les réformés, mais bien Milady, l’agent de Richelieu. Un peu plus tôt, le mousquetaire a su se jouer d’elle d’une manière si fine et si cruelle (à la manière des libertins pour qui l’amour est une forme de duel) que la jeune femme s’est jurée de le détruire.

Il en faut de peu, à deux reprises, pour que ses sbires y parviennent. Sachant l’origine des attaques dont il est l’objet, et convaincu que Milady ne renoncera pas à tenter de le tuer, d’Artagnan se voit forcé de la contrer à tout prix. L’occasion d’agir se présente lorsque mis au courant de la mission secrète qu’elle doit accomplir à Londres, et aidé d’Athos, d’Artagnan décide de faire prévenir l’homme qui, de l’autre côté de la Manche, a le plus de raison de la haïr : lord de Winter, frère de son feu époux.

Après un voyage sur une mer agitée qui l’a retardée de plusieurs jours (alors que le courrier des deux hommes a voyagé bien plus vite qu’elle par voie de terre – il est étonnant de constater combien Les Trois Mousquetaire d’Alexandre Dumas illustre à tel point Vitesse et politique de Paul Virillo), voilà Milady cueillie à son arrivé à Londres et emprisonnée dans le château de son beau-frère. « Les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, les barreaux en sont solides », prévient de Winter, qui compte bien l’y laisser deux ou trois semaines, le temps d’obtenir la lettre de déportation à Botany Bay ou « dans quelque Tyburn de l’océan Indien » (LII). En attendant, la consigne est précise : « un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’ont fait feu sur vous ; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne » (XXXIX).

Pour surveiller Milady, de Winter peut compter sur John Felton, qui le sert fidèlement depuis dix ans. « Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John », ordonne et menace de Winter. « Elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser la parole » (chapire L).

La seule idée de se venger de d’Artagnan suffit à Milady pour chercher par tout les moyens de s’évader. Perdre un an, deux ans, peut-être trois, à trouver le moyen de revenir, pauvre et abjecte, c’est-à-dire diminuée aux deux-tiers de sa grandeur, de l’autre bout du monde, au même moment où la réputation et le triomphe de son ennemi d’Artagnan augmentent à proportion inverse, voilà qui la dévore d’un feu terrible. Il lui faut trouver le moyen de se venger de lui et la seule manière d’y parvenir est de recouvrer sa liberté avant que ne parvienne son ordre de départ.

Contrairement à Edmond Dantès, Milady dispose de peu de temps. Surtout c’est une femme. « Si elle était un homme », se dit-elle « elle tenterait tout (…) et peut-être réussirait-elle ». Pourquoi, se lamente-t-elle, « le ciel s’est-il trompé, en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat ! » La violence physique étant pour elle un signe de faiblesse, elle se résout rapidement à lutter « en femme ». « Ma force est dans ma faiblesse ».

Il lui faut peu de temps pour comprendre que de tous les hommes chargés de sa garde, John Felton est le plus susceptible de tomber sous son charme. À travers ses longs cils noirs, sans avoir l’air d’ouvrir les paupières (elle feint de s’évanouir) elle observe sa victime, pour l’heure impassible, et croit percevoir dans son attitude un mélange de jeunesse, de naïveté et de vertu (« la fermeté d’un fanatique, le calme d’un martyr », écrira Dumas plus tard à propos du ‘vrai’ John Felton, assassin du ‘vrai’ Buckingham) susceptible de servir de terreau à une faiblesse sentimentale. « Celui-là », se dit-elle, comme Rodolphe se le dit à propos d’Emma Bovary, « il y a moyen de le perdre ». Elle l’aura.

Il faut à Milady quatre journée pour gagner la confiance de son geôlier et le convaincre de son amour. L’extase religieuse (« l’irrésistible attrait de la volupté mystique, la plus dévorante des voluptés »), le désespoir de femme suppliciée, sa beauté angélique dont elle contrôle toutes les manifestations (jamais, en observant son reflet dans un miroir, elle ne s’était sentie aussi belle), sont les outils d’un travail de sape, un labeur de creuseur de tunnel.

La solidité des murs, des portes et des barreaux est donc ici remplacée par l’austérité et la nature sauvage d’une âme fanatisée dont il s’agit de percer l’épaisseur. En sondant ses gestes, en minant son cerveau et en érodant son cœur (LV), Milady finit par en faire sa proie. Elle le manipule par le charme émanant de ses manières et de ses paroles. À la puissance du désir chez l’homme fanatisé fait face le désir de puissance d’une femme décrite comme sans scrupule. Son intériorité se fait l’espace de sa volonté féroce et sans pitié. C’est une comédienne, qui ne cesse de jouer pour les autres, et dont la trace des rictus authentique sur son visage ou de ses ongles enfoncés par la rage dans le tissu des accoudoirs n’est visible que pour le lecteur.

Tout le conte qu’elle donne à Felton (son enlèvement autrefois, le narcotique qu’on lui fait prendre, l’enfermement dans lequel elle s’est retrouvée, les outrages qu’elle a subis, son marquage inique par le fer du bourreau), sont distillés comme le plus convainquant des scénarios sadiens pour le fanatique Felton, dont la rage et l’excitation amoureuse est portée à blanc. Tout ce que le lecteur apprend de son côté, aidé par un narrateur qui la démasque, c’est qu’en elle tout est mensonge et vol, meurtre et manipulation, et qu’au plus haut de sa puissance son âme est « baignée d’une joie infernale ».

Pour feindre le désespoir, Milady se laisse surprendre par Felton en train de chercher le meilleur moyen de se pendre dans sa cellule. La scène résonne avec une pendaison antérieure, réelle cette fois-ci, celle que plusieurs années plus tôt lui a réservée Athos, après avoir découvert que celle qui l’a épousée était « marquée » à l’épaule. Si on finit par en apprendre assez sur son crime original, on ne sera pas comment ce jour-là elle réussit à échapper à la mort voulue par le mousquetaire ni pourquoi, une fois revenue à la vie, elle décide de se jeter dans les intrigues royales en servant d’âme damnée à Richelieu.

Pour prouver à Felton son courage et son désespoir, elle se frappe du couteau qu’il lui a procuré. Cela lui suffit pour le convaincre de vouloir la sauver. La nuit venue, il se suspend à la muraille du château, scie les barreaux de la cellule de Milady, l’en dégage en la portant, au-dessus du vide, jusqu’au pied du mur. Ce sont ensuite quatre hommes qui viennent les chercher de la mer, où l’attend un navire en partance pour Boulogne. Béthune et Armentière (« Armentières, je ne connais pas cela », s’écrie Porthos, LX) n’est pas loin.

Alexandre Dumas. Les Trois Mousquetaires (1844).

Filature #050

Au désir de découvrir un secret sur autrui fait pendant la peur de trop en apprendre. Ceux à qui l’expérience dans la vie a donné un peu de sagesse découvrent que cet équilibre est précaire. Il est parfois préférable de feindre l’ignorance et se rattacher à une innocence de façade. Surtout dans une Espagne à peine sortie du franquisme. Le cinéaste Eduardo Muriel est bien placé pour attester de la puissance destructrice de la vérité. Sur ce qui semble un coup de tête, il charge pourtant son jeune assistant Juan de Vere de surveiller un ami de la famille, le pédiatre Jorge Van Vechten, dont la renommée dissimule peut-être des agissements (passés et présents)  moralement condamnables.

Sa position d’observateur, auquel le statut de confident donne une forme d’invisibilité, incite Juan à s’improviser tantôt espion (64), tantôt détective (106), confirmant en tout cas sa propension à se mouvoir comme le fou sur un échiquier pour passer par dessus les obstacles dans huit directions possibles (40). Mais s’il étudie les gestes et les visages, le comportement et les agissements de ceux qui l’entourent, et en particulier ceux de Van Vechten, c’est tout autant pour répondre aux questionnement de son employeur que pour comprendre la raison qui pousse celui-ci à traiter Beatriz son épouse avec autant de mépris. Deux modes de surveillance se mettent ainsi en place, sur deux individus différents.

Chaque fois que possible, lorsque par exemple elle quitte son domicile à pied (elle circule parfois en Harley Davidson), Juan suit Beatriz dans ses promenades en ville. Sans grande méthode, mais avec tout juste assez de prudence apprise sur le modèle cinématographique, il lui laisse prendre un peu de champ avant de lui emboîter le pas. Jamais Beatriz ne suspecte quoi que ce soit.  Juan n’est en effet pas pour rien l’assistant d’un metteur en scène, et à la curiosité d’un Jefferies dans Rear Window (Fenête sur cour) se mêle la fascination d’un Scottie dans Vertigo (Sueurs froides) – c’est pourtant tour à tour North by Northwest (La Mort aux trousses) et The Man Who Knew Too Much (L’homme qui en savait trop) qu’il convoque pour comparer sa situation.

Dès la première filature, Beatriz pénètre dans une propriété religieuse, dont on apprendra plus tard qu’elle sert de point de rencontre aux plus fervents soutiens du Chilien Pinochet.  Pour mieux voir ce qui s’y passe, Juan monte dans un arbre. De là, il peut constater que Beatriz a rejoint un homme dont Juan comprend qu’il s’agit de Van Vechten. La scène, dans laquelle il est impossible de démêler les signes de violences à ceux du plaisir, confirme l’inquiétant comportement du pédiatre en même temps qu’elle  fournit à Juan une raison de plus pour poursuivre sa surveillance de Beatriz.

Les filatures se succèdent, mais puisque son employeur lui enjoint bientôt de cesser de l’informer de ses recherches, le voici libre de poursuivre son enquête pour satisfaire son propre désir de connaissance. « Je ne ressentais aucune nécessité d’expliquer à moi-même mes agissements, à moins que je m’en dissimulais la raison, en dépit de ma nature curieuse » (157). Comme nombre de protagonistes des romans de Javier Marías, celui-ci  s’obstine à vouloir en apprendre davantage sans complètement mesurer le pouvoir destructeur qu’implique la connaissance d’un secret.  Juan  attribue ses impulsions de pure curiosité à sa jeunesse, et à la liberté que celle-lui lui permet d’user, un peu comme si la vie quand on a vingt-trois ans autorisait à imiter la fiction, et en particulier le cinéma. Peu convaincu d’agir en professionnel, Juan se convainc d’agir en spectateur, et de faire de Beatriz un personnage mi-réel, mi-imaginaire, alors même que son mari remue ciel et terre pour financer son prochain projet de film.

Bientôt, l’admiration qu’il porte à son employeur et la fascination qu’exerce sur lui sa femme vont obliger Juan à quitter son poste de simple voyeur. Il contribue à sauver Beatriz d’une tentative de suicide. Il plonge plus profondément  dans le passé de ceux qui, une ou deux générations avant la sienne, ont dû composer avec une Espagne en proie à la guerre civile puis à la dictature. Et lorsqu’un drame commence à se produire, il semble, pour citer Hamlet, que « le pire reste derrière soi » (274). Tout est fait et à refaire, vécu et à vivre à nouveau, écrit et à écrire, ce qui explique aussi pourquoi cette histoire de filatures prend, dans sa structure, la forme d’une boucle. L’enjeu narratif de Juan consiste alors à conserver pour lui une connaissance qui, révélée sans l’avoir vraiment voulu, mettrait en branle le mécanisme de sa propre destruction.

Javier Marías. Thus Bad Begins. Trad de l’espagnol vers l’anglais de Margaret Jull Costa. NY Alfred A. Knopf, 2016.

Évasion #006

vidocq

Avant de devenir chef de la sûreté puis premier des détectives privés, il fut voleur, déserteur, souteneur, contrebandier, charlatan, faussaire, amant très volage et très mauvais fils. Maîtrisant tous les patois et tous les argots, connaissant toutes les routes et tous les grands chemins, aussi sûr de sa force que de ses instincts, il trompe, cogne, extorque et s’enivre, filant dans une France dont il semble à peine s’apercevoir qu’elle est secouée par les errements de sa révolution et sous le feu de ses ennemis extérieurs. Certes, il n’est pas l’unique auteur de son récit, et l’exagération voire la mythomanie menacent de transformer ces mémoires en roman. Mais il transpire des aventures de François Vidocq une immense volonté qui fascine, près de deux siècles après leur parution.

C’est peu dire en tout cas que le jeune homme, avant de les incarner, fait fi des règles et des lois de son temps. À chaque fois que l’occasion se présente, pour nourrir ses instincts dispendieux et une concupiscence jamais satisfaite, Vidocq déploie une énergie extraordinaire  à se procurer les biens d’autrui et laisser ses adversaires sur le carreau. Délits et arrestations se succèdent avec une telle rapidité qu’on ne peut reprocher au lecteur, au bout de cent pages, de se mettre à confondre les épisodes.

Sa capacité à extorquer et à tromper n’a d’égal que la naïveté avec laquelle il semble se laisser gruger par ses confrères brigands et ses maîtresses plus ou moins fidèles. Ne s’exprime chez lui aucune solidarité de classe : lorsqu’il est arrêté et jeté en prison, la privation de liberté est  moins gênante, dirait-on, que l’obligation de se soumettre à la morale immonde de ses compagnons d’infortune, tous ou presque à ses yeux scélérats et faux-frères. Mais personne d’autre plus que lui n’est sensible à l’injustice d’une fausse accusation. Le désir de se libérer du joug de l’enfermement est à proportion du sentiment de ne pas mériter sa sentence.

Une chose au moins le rapproche des moins recommandables de ses codétenus : le désir constant de recouvrer sa liberté, et par tous les moyens possibles. « La soif de la liberté devenant une idée fixe », note-t-il, « peut enfanter des combinaisons incroyables pour l’homme qui les discute dans une parfaite tranquillité d’esprit. La liberté !…, tout se rapporte à cette pensée ; elle poursuit le détenu pendant ces journées que l’oisiveté rend si longues, pendant ces soirées d’hiver qu’il doit passer dans une obscurité complète, livré aux tourments de son impatience. »

À la panoplie des subterfuges rien ne vient manquer : la fabrication de fausses clés, le percement d’un mur, d’un plafond ou d’un plancher, la corruption des gardiens, la descente en rappel par des cordes en drap, sans compter l’opportunisme de tous les instants qui lui permet dès que l’occasion se présente de se soustraire à la surveillance dont il est l’objet en se faisant passer pour un autre. Avec Vidocq, les prisons de Lille ressemblent à de piètres passoires. Dans le seul chapitre cinq du premier livre de ses mémoires, il s’évade à trois reprises. Les circonstances de ces échappées belles  laissent prise à une forme d’humour qui vire parfois au burlesque. Un jour, le trou percé dans le mur par ses codétenus n’est pas assez large pour le laisser passer. Le voici donc immobilisé, exactement entre l’état de prisonnier et celui de fugitif, au grand dam de ceux qui comptaient s’échapper après lui. En règle générale, toute l’inventivité et l’opiniâtreté qu’il met à recouvrer sa liberté se trouve mise rapidement  à mal par le ridicule de ses bravades d’homme à nouveau libre.

C’est moins sur ses délits de faux en écriture (comme le sont, en quelque sorte, ses mémoires) qu’à sa réputation de « détenu remuant, indocile, audacieux, sur le chef de tant de complots d’évasion », que se porte finalement sa culpabilité. « Il fallait faire un exemple », écrit-il : « je fus sacrifié ». Condamné à six ans de travaux forcés au bagne de Brest, il comprend qu’il doit tenter de s’échapper en chemin. C’est chose faite avant Senlis, grâce à des limes souples  qu’un codétenu porte dans ses intestins. Mais aussitôt libre, le voilà repris. À Bicêtre, le 13 octobre 1797, trente-quatre détenus dont Vidocq s’échappent de leur cellule pour se retrouver dans la cour des fous. Ils sont aussitôt repris. Un mois plus tard, c’est le départ de la chaîne en direction de la Bretagne. On reconnaît les moins malheureux à leur volonté de s’enfuir (ils sifflent et chantent). Mais la chose n’est pas aisée, même pour les plus expérimentés des chevaux de retour. Le pénible voyage dure vingt-quatre jours. Assigné provisoirement dans un dépôt, Vidocq parvient à s’enfuir grâce à la complicité de codétenu, des vêtements de civil sur le dos. Mais en sautant du mur d’enceinte il se foule les deux pieds et doit bientôt se trainer jusqu’à la porte du bâtiment pour qu’on veuille bien le laisser y retourner. Il lui faudra attendre d’intégrer le bagne pour que se présente une nouvelle occasion de déjouer la surveillance des argousins.

On passe sur les circonstances de son séjour en Bretagne. Le voilà embarqué à Rotterdam sur le Barras, navire corsaire, où il reste six mois. Arrêté de nouveau, et identifié comme fugitif, il prend cette fois-ci la direction du bagne de Toulon. Il a vingt-quatre ans. Deux tentatives lui seront nécessaires pour recouvrer la liberté, et la conserver auprès d’une population provençale bienveillante qui s’estime, par le traitement politique qu’on lui fait subir, tout autant que lui injustement dans les fers.

Comme le récit progresse, se dessinent les traits d’un homme qui, moralement, ne perd jamais nord. Les tactiques de dissimulation, les ruses et les subterfuges qu’il apprend et dont il se fait le merveilleux complice permettent de sans cesse fausser compagnie aux autorités. Sa personnalité s’affermit alors que se multiplie ses déguisements, ses dissimulations et ses prête-noms. L’espace français s’ouvre devant lui ; il est loin d’être lisse et vierge. Tout chemin se définit moins par sa direction que par son niveau de surveillance par la police. Toute porte  par sa difficulté à l’ouvrir sans disposer de clé. Il convient, devant chaque obstacle, à lui faire entendre raison, et devant chaque circonstance de tester sa capacité de s’en sortir. Plus encore que l’idée de liberté, ce sont les moyens imaginés puis mis en œuvre pour la recouvrer qui le motivent. Rien d’étonnant, alors, qu’une fois devenu policier, Vidocq saura mieux que quiconque déjouer l’imagination de ses suspects.

  • François Vidocq. Mémoires, T1, 1828.

Évasion #005

casnova

Lorsque Giacomo Casanova rencontre le frère l’inquisiteur responsable de son arrestation dix-huit ans plus tôt, et qu’il l’interroge sur les raisons de son incarcération en 1755 dans les prisons de Venise, ce dernier aura pour toute réponse un geste, parfaitement en accord avec sa fonction (ce n’est pas un hasard s’il a succédé à son frère) : il porte l’index de sa main droite sur les lèvres. On n’en saura donc pas plus. Mais ce silence vient précédé d’un regret exprimé en direction du libertin de nouveau admis dans sa république natale. D’une remontrance plutôt, dont le degré d’hypocrisie serait insondable s’il n’était à proportion inverse de sa charge ironique. C’était bien mal de s’enfuir de nos prisons, s’entend dire le futur auteur de L’histoire de ma vie, car l’Inquisition avait l’intention de le libérer quelques jours après la date choisie par lui pour s’échapper (204). Que n’eût il pas attendu tranquillement dans sa cellule et fait un peu confiance aux puissances qui le retenaient prisonnier depuis seulement quinze mois ?

S’il convient de donner un siècle de référence aux histoires d’évasion, la XVIIIe européen semble convenir au mieux, et le récit que Casanova fait de sa fuite des prisons de la République de Venise en constitue sans doute l’exemple le plus éloquent. Le lecteur d’aujourd’hui peut même y voir la matrice dans laquelle les écrivains des deux siècles suivants n’auront qu’à se servir. Tout s’y trouve : les plans, les embûches, les contretemps et les contrecoups, les tentatives de sortie par le plancher et par le plafond, l’usage de la ruse exercée contre ses geôliers, la maîtrise de la matière et du temps suspendu, le pouvoir d’agir au moment le plus opportun, celui de sonder le cœur et les vraies intentions de ses codétenus. Ce qui prédomine pourtant, c’est qu’il est temps que le bonheur individuel se mesure à un ordre social considéré de façon de plus en plus évidente comme arbitraire et infâme.

« Je n’ai pas approuvé ma détention », écrit Casanova dans l’Avant-propos de son récit, « parce que ma nature ne l’a pas permis » (12). Il ne se sent, tout simplement, pas criminel (44), et « l’homme qui ne se sent pas coupable ne peut pas concevoir qu’on puisse le punir » (90). Dès lors, tout, et jusque au tremblement de terre de Lisbonne à l’automne 1755, ressenti jusqu’à la Chancellerie de Venise, sonne de manière beaucoup plus concrète que chez Rousseau ou Voltaire comme la confirmation de la nécessité de prendre intégralement en charge les conditions de sa liberté. Mais pour que ce désir se transforme en réalité vécue, il convient de mettre en phase sa faculté pensante avec sa puissance d’agir. Puisqu’on le retient par la force, c’est aussi par la force – mue par l’intelligence – qu’il lui faudra s’échapper, sans jamais compter sur la providence mais sans jamais non plus donner trop ouvertement l’impression de l’insulter.

Il n’y a dès lors pas d’exemple plus pur de la raison pratique que chez ce prisonnier qui a décidé de placer tous ses espoirs dans sa capacité de ruser avec ceux qui croient maîtriser l’espace et le temps à ses dépens. « La plus grande partie des hommes meurent sans avoir jamais pensé » (31), remarque-t-il. Or on n’est jamais aussi pensant de sa liberté que dans sa condition de prisonnier qui ignore – ou feint d’ignorer – la vraie raison de son enfermement, et qui de toutes les manières ne souscrit pas à l’ordre moral au nom duquel il est enfermé. Le succès d’une entreprise comme la sienne doit tout à l’impulsion d’entreprendre et l’opiniâtreté, « admirable mais non prodigieuse » (car rationnelle et non magique), avec laquelle il entreprend de s’évader. Transgresser l’ordre de ses soumissions en construisant une lampe pour travailler la nuit, feindre la confiance face à un compagnon de cellule montrant tous les signes d’une la traîtrise confinant à l’idiotie, briser peu à peu le marbre et la pierre sous les coups d’une tige de métal (un esponton) élevé au rang de fétiche, feindre la satisfaction de changer de cellule alors que tout était prêt pour s’en évader la nuit suivante : trente ans et un nombre infini de fois où il s’est prêté à le raconter dans tous les coins de l’Europe donnent au récit de Casanova, maintenant qu’il s’est décidé à le mettre par écrit, l’occasion d’une forme de détachement qui va bien avec le thème de la liberté recouvrée.

Ainsi, ce qui l’a décidé à s’échapper, raconte-t-il rétrospectivement, ce sont d’abord les livres insipides qu’on lui donne à lire, et en particulier La cité mystique de Sœur Marie de Jésus appelée d’Agreda, qui « est ce qu’il faut pour faire devenir fou un homme » (37). Lorsqu’on sait que c’est parce qu’on le soupçonne de posséder de trop nombreux ouvrages de cabbale qu’il se retrouve sous les fers, on comprend par contraste sa douleur à subir un tel affront, qu’il n’est pas loin de rendre responsable des assauts de fièvre et d’hémorroïdes qui lui font souffrir le martyr au début de son incarcération. Le médecin venu à son chevet le libère de cet ouvrage, et déjà il lui semble aller mieux.

En se moquant de ceux qui croient par habitude et par goût du cérémonial – et ses railleries envers ces individus traversent le récit tout entier – Casanova agit en bon philosophe, que seul occupe le monde concret et les conséquences logiques de ses actes, mais qui se trouve en mesure de manipuler les croyances d’autrui pour modifier les conditions de sa propre existence. On aurait tort d’ignorer la bêtise d’autrui si celle-ci peut servir à soi. N’ayant pas pu sortir seul par le plancher dans sa première cellule, il se résout à passer par le plafond de la seconde avec l’aide d’un prisonnier placé dans une cellule voisine. Ce faisant, Casanova dresse de lui même le portrait d’un libertin que le bel esprit distingue et qui, maîtrisant l’art de manipuler grâce à son charme et à ses capacités intellectuelles, en vient à incarner une forme de confiance propre à la philosophie des Lumières (Mulray 17).

Le courage d’agir est décrit comme un impératif. Il se manifeste, la nuit de l’évasion, par une prise de risque physique que le contredirait pas l’auteur du Conte de Monte-Cristo. La fuite par les toits couverts de feuilles de plomb, la longue nuit passée à chercher un moyen d’en descendre, le déséquilibre qui manque de lui faire lâcher prise au-dessus du vide, et jusqu’au dénouement qui doit en grande part au pouvoir du hasard, Casanova décline la panoplie d’une intelligence en action, toute entière tendue vers le désir d’être libre aussi bien d’esprit que de corps.

  • Giacomo Casanova. Histoire de ma fuite des prison de la république de Venise (1788). Paris : Allia, 2014.
  • Michael J. Muryan. « A Model for Eighteen-Century Récits d’Évasion. Odysseus’s Flight from Polyphemus’s Cave » in Michael J. Mulryan et Denis D. Grélé, Eighteenth-Century Escape Tales. Between Fact and Fiction. Lewisburg : Bucknell University Press, 2015.