Filature #053

Cela ne va pas très bien pour Viviane Élisabeth Fauville. Alors qu’elle se voit contrainte, pour cause d’abandon de Julien, son conjoint, de s’occuper seule de l’enfant dont elle accouché trois mois plus tôt ; que l’amour maternel est loin de s’imposer en elle avec la force de l’instinct ; que son employeur, très heureux du travail d’Héloïse, sa remplaçante, n’est pas très pressé de la voir reprendre ses activités professionnelles à l’issu de son congé maternité ; il lui semble avoir la vague impression d’avoir fait, quatre ou cinq heures plus tôt, quelque chose de tout à fait répréhensible : assassiner son psy, lors d’une séance (pour elle, la preuve) particulièrement horripilante.

Au fait, Viviane, c’est un peu moi, un peu vous aussi, puisque le récit s’ancre dans un vocatif quasi systématique. Ce qui fait que cela ne vas pas très bien pour nous non plus. Et plutôt qu’une, nous voici à vivre deux versions des choses : celle construite autour d’un alibi de plus en plus difficile à maintenir face aux progrès de l’enquête policière, et celle plus fragile encore d’une raison psychologique de plus en plus défaillante. Des deux récits, lequel nous entraîne le plus dans le déni ?

Que lui a-t-il pris ? Est-ce par préméditation qu’elle s’est munie d’un couteau avant de se rendre au rendez-vous ? Est-elle à présent en train de devenir folle ? L’était-elle déjà au moment du meurtre ? L’a-t-elle même tué, ce Jacques Sergent dont elle avait de toutes les façons, compte tenu de son son incompétence, décidé de se séparer de ses services ? Et pourquoi avoir prétendu devant la police que sa mère était encore vivante ? « Vous n’imaginez pas les questions qu’on peut vous poser après un crime », observe Angèle, la maîtresse de la victime, que Viviane a prise en filature avant de la rejoindre dans un café ou la jeune femme (enceinte) s’est installée, et qui ne croit pas si bien dire. « Vous me suiviez », lui demande plus tard Gabrielle, la veuve du psy sortie de sa garde-à-vue (« un peu », lui répond Viviane en rougissant, mais voyant bien ce qui dans sa démarche peut relever de flatteur, 81). « Il ne nous a pas tellement réussi », admet-elle plus tard à Tony Boujon, un patient, lui-aussi, du “gros nul”, et que la police, vu ses antécédents et ses penchants pervers, soupçonne un temps de s’être acharné sur son psychiatre.

Bref, au lieu de mettre le plus d’espace possible entre elle et son meurtre (ou le souvenir de son meurtre), Viviane se lance dans une série de filatures tenant moins de la contre-enquête que du désir inconscient d’aggraver son cas. Son état mental empire lui aussi au fil de ses mensonges et de ses déplacements sur les pas des uns et des autres. Et elle donne des signes suffisamment manifestes de sa fragilité pour que son ex-mari se croie autorisé à demander au juge de lui retirer la garde de son enfant. Quelque chose comme un complot auto-réalisé l’entraîne vers un point où après qu’il lui semble avoir tout perdu (une mère, un mari, un travail, et bientôt un enfant), le sort trouve les ressources de la vider davantage de son identité. Dans un Paris de novembre, où la neige ne cesse de tomber, vous êtes Viviane Élizabeth Fauville, mais sincèrement, vous ne savez ce que cela veut encore dire.

C’est avec l’énergie du désespoir, et la ferme intention de commettre un second meurtre, cette fois-ci de son mari, que Viviane donne rendez-vous à ce dernier du côté du Jardin des plantes, dont l’allée circulaire permet de suivre n’importe quel passant « de la rue Linné à la rue Monge » (124). « Vous approchez les grilles et bien sûr il ne vous voit pas. Amortie par la neige, silencieuse, invisible, vous courez vers la sortie des Arènes et, lorsque vous gagnez le trottoir, il tourne déjà dans la rue Monge » (125). Julien avance à grands pas vers un immeuble dont le digicode lui interdit l’entrée (c’est votre immeuble, et c’est vous qui, tout en l’observant vous attendre, refusez de répondre à ses appels téléphoniques). Puisque le rendez-vous est manqué, Julien quitte la place et vous, la main à proximité du fond de votre sac où se trouve le couteau, vous continuez votre filature.

« Votre mari avance à une quinzaine de mètres de vous, laissant derrière lui le fleuriste, le quincailler, le marchand de vin, la boulangerie que vous passez à votre tour, sans entendre le nom qu’on prononce derrière vous » (127). Vous voici suiveuse et suivie. Vous avancez derrière Julien (vous courrez même lorsqu’il le faut), Gabrielle la veuve du psy (c’est elle) sur vos talons. Bientôt le trio dont vous constituez la charnière arrive sur le pont Saint-Michel. Il faut enjamber la Seine, traverser l’île de la cité (le siège de la police et de la justice) avant de vous retrouver rive droite. là, « Julien ralentit (…), à l’affût, cherchant à apercevoir quelque chose ou quelqu’un » (129). Vous n’avez pas mangé depuis la veille, vous avez trop bu, et alors que derrière vous une voix ne cesse de vous appeler par votre prénom, vous perdez de plus en plus la conscience de ce qui se passe. Tout juste avez-vous compris que l’inspecteur chargé de l’enquête et appelé par Gabrielle marche dans votre direction, et que la nouvelle compagne de votre mari n’est autre qu’Héloïse, votre très efficace et très jolie remplaçante au travail.

« Vous cessez complètement de respirer. Vous tombez » (131).

La double filature racontée par Julia Deck agit comme le catalyseur de toutes les tensions accumulées depuis le début du récit. Elle sert aussi de révélateur d’un effondrement à venir pour l’héroïne qui ne peut agir plus longtemps comme victime et coupable. La filature est, au moment de sa conclusion, un point de révélation et d’effondrement. La suite du récit transforme ce point de bascule en point de rebond. Finalement, vous avez peut-être rêvé. Mais ce qui est certain, c’est qu’on ne vous prendra pas votre enfant.

  • Julia Deck. Viviane Élisabeth Fauville. Paris : Minuit, 2012.

Filature #052

Si personne n’y avait pensé avant, Pelby, plus coloriste qu’amateur de ligne claire, aurait inventé le camouflage (11). Arrivé un peu tard sur ce point, pourquoi, se demande-t-il, ne pas voir les choses en grand et faire du monde l’espace d’une immense confusion optique ? Ce qui s’annonce comme une forme d’imprécision dans la manière de voir les choses, transforme bientôt (le fougue de la jeunesse aidant) le flou en Flou. Ce qui explique bien des choses. En premier lieu l’apparente confusion du monde « où l’impossible se métaphore lentement en improbable ; où l’improbable, le probable peu à peu surgit pour devenir du possible” (46). Ou peut-être pas. Car qui sait ?

Pelby est dessinateur de BD. Un dessinateur sans beaucoup d’idées pour le moment. Rien d’étonnant alors, compte tenu de la grande imprécision où il se trouve, que pour donner le la au Flou il ressente (ou s’invente, c’est tout comme) des vertiges. Le monde pour lui semble souvent prendre la forme d’un colimaçon. On n’y voit pas très clair, et on fait mieux de se méfier de la stabilité de sa propre démarche. Au point que le jeune homme trouve utile d’aller consulter un spécialiste en matière d’oreille interne, le Dr Zacktucher.

Il est possible que Chiche, docteur lui-même, propriétaire de la chambre de bonne qu’il lui loue, et père d’une très belle jeune fille qui joue de la harpe très fort (et d’une plus jeune fille très débrouillarde), soit en matière de vertige et de flou plus doué encore que Pelby. Il sait, en tout cas, aussi bien en parler que lui le dessiner : « Regardons le vertige », propose-t-il. « Qu’est-ce donc sinon, pour des consciences éveillées comme les nôtres, une adhésion d’abord littéralement renversante à un univers où tout tournoie et s’enfonce dans rien à la manière d’un gigantesque tire-bouchon ? » (124). Se croire capable de dominer le vertige – et donc le flou dans lequel se meut l’univers – revient à « s’imaginer gouverner la spirale ». Or il n’y a rien de pire que de croire à ses capacité de rectifier, en quelque sorte, la marche divaguante du monde. Mieux vaut, estime-t-il, l’épouser. « Laissons-nous emporter par elle ». Pelby acquiesce à cette maxime.

Chiche se trouve lui aussi forcé pour les mêmes raisons que Pelby de consulter ce fameux Dr Zacktucher. Le jeune homme, apprenant la nouvelle (il cherche son propriétaire depuis un moment, et imagine son frère Paul également sur la piste), se précipite au cabinet médical, 79 bis rue Aboukir (le bis prenant dans la réalité la place d’un minuscule jardin de coin de rue au fond duquel on y lit aujourd’hui le graffiti comminatoire « Va lire un livre. Ma bombe ne tue pas »), pensant y retrouver et Chiche et Paul. En route, Pelby se livre à de savants calculs. « Si tout concorde, si la consultation de Chiche ne s’éternise pas, nous devrions nous retrouver tous les trois d’ici une demi-heure dans un triangle délimité par la rue d’Aboukir, la rue Réaumur et le boulevard de Sébastopol » (101). Il convient d’agir ici avec la « promptitude » dont il est censé faire preuve lorsqu’il dessine : « sans (s)’arrêter ni à l’élégance ni à la vraisemblance » (101-2). Bref en myope qu’il est en esprit, et qu’il rêve parfois d’être en réalité, pour confirmer ses opinions sur l’intrinsèque flou qui la domine, dans la réalité.

Voir de cette sorte se confond avec l’écoute mal mesurée. Car l’œil et l’oreille communiquent. Ce dont Pelby prend conscience alors qu’il s’engage dans la filature de Chiche, s’imaginant Paul également sur la piste, les trois hommes formant un trio d’accord, sur ses grande lignes, sur la puissance du Flou.

Or en plein cœur du IIe arrondissement de Paris, avec les labyrinthes que constituent ses passages couvert, « tout ce quartier constitue l’oreille interne et paradoxale de Paris : rumeurs et fracas viennent s’y amortir dans une surdité propice à la perception de la harpe des sphères » (102). L’oreille interne, là voici, topographiquement. Ce ne sont, si on y prend garde, que des rues qui mises ensemble forme un labyrinthe cochelé, et pour lequel l’Opéra sert comme il se doit de lobe surdimensioné. Dès lors, le décor semble propice à transformer une scène approximative de filature en vignette où l’absurde lui dispute à la précision.

Le docteur Chiche, au sortir du cabinet Zacktucher, traverse la rue Aboukir en direction de la rue du Caire. Tout alors s’enchaîne circulairement, ou plutôt en spirale. « Par précaution je décroche par la rue de Damiette. Le temps d’en accomplir le tour, je retrouverai la rue du Caire au débouché de la rue des Forges, dans le sillage du docteur ». Mais ledit docteur, à la conclusion de ce premier cercle, a disparu. Pelby en revanche aperçoit le chapeau et la gabardine passe-partout pour lui significative de Paul, qui serait, l’imagine-t-il, sur les talons du docteur. « Si l’un et l’autre s’obstinent à tourner dans ce cercle en le prenant comme une tangente, je ne saurai plus si je poursuis Paul poursuivant Chiche, ou si je suis poursuivi par Chiche toujours poursuivi par Paul que je poursuis » (103). Tâtant les poches de sa gabardine, Pelby se rend compte que son arme (hérité de son père, ancien militaire) ne s’y trouve plus.

L’arme est absente, et Paul vient lui aussi à manquer. Si bien qu’il n’y « a plus désormais que deux coureurs ». Heureusement que Chiche a l’idée de s’arrêter. Pelby le rejoint alors. « Nous restons une longue minute face à face » (103). Chiche porte à présent des lunettes prescrites sans doute par le médecin des vertiges. « Ce sont », explique-t-il, « des verres spéciaux, inertes – une ruine – qui, s’ils ne me protègent pas d’une vision réputée normale, ne sont pas un outrage à la toute-puissance du flou » (104). Le mystère, énoncé par elipses et sauts de carpe par un Pelby qui sait mal suivre les lignes droites, reste donc complet.

  • Jacques Réda. Nouvelles aventures de Pelby. Paris : Gallimard, 2003.

Filature #051

Loupart fait depuis le début de la matinée l’objet d’une surveillance aux Halles. Comme on lui connait l’intention de se rendre prochainement cité Frochot, au domicile du docteur Chaleck, Juve propose à Fandor d’attendre l’apache au carrefour Chateaudun pour le prendre en filature. Le policier se chargera de le suivre, le journaliste de le précéder. “Sans jamais te retourner”, annonce le premier au second. Tu n’auras “qu’à regarder dans les glaces des vitrines, des magasins, en te mettant de biais ou en louchant en arrière” (343).

Comme la manœuvre est classique, et que Loupart, qui n’est pas né de la dernière pluie, voudra sans doute s’assurer que personne de suspect ne le précède, Fandor reçoit également l’ordre, dans l’hypothèse où il perdrait la malfrat (on n’ose dire de vue), de poursuivre son chemin et à la première rue de traverse de s’embusquer dans un coin de mur pendant quelques minutes. Revenir immédiatement sur ses pas, prétextant la désorientation, serait en effet la meilleur manière de se faire repérer.

Mais dans ce cas, comment, une fois le contact visuel perdu, retrouver la piste de Loupart ? “Écoute les passants”, lui instruit Juve. “Tu en rencontreras qui siffleront, chanteront ou fredonneront la Valse bleue ou la Jambe en bois (…) tu iras de la sorte de passant en passant guettant les airs fredonnés, explorant les rues” (343-4). Il suffit alors, comme le Petit Poucet, de remonter la piste auditive en suivant le chemin le plus amplifié de la ritournelle du moment. L’aveugle vendeur de ballons, dans M le Maudit, n’avait pu remonter bien loin la piste de l’assassin sifflotant un air de Peer Gynt. L’air de chansonnette joue, dans Juve contre Fantômas, le rôle d’amplificateur auditif.

Juve doit alors détromper son ami journaliste : aucun de ces passants siffleur n’est inspecteur de la Sûreté, placé par le policier pour faciliter la surveillance. Juve, qui a testé l’efficacité du dispositif quelques minutes plus tôt, compte simplement sur le caractère viral de ces chansons de mode dans une foule assez compacte (et inconsciente de son rôle) pour servir de fil conducteur. “Il suffit de siffler ou chanter un air de cette nature pour que, parmi les gens qui vous entourent, quelques-uns, au moins, soient tentés de le fredonner eux aussi” (345). Comme la trace olfactive d’un parfum, il faut suivre la trace auditive d’un air populaire, et cet air, chanté, siffloté et fredonné par la foule, se suspend quelque secondes dans l’air avant de s’y dissiper.

Aucune autre intentionnalité que celle, temporaire, du plaisir de siffloter n’est nécessaire. Il suffit que l’air soit bon et le travail de la foule fait le reste. La répétition sans centre valide le caractère à la fois conductible et persistant du bouche à oreille formé par des individus innocents qui, sans le vouloir vraiment, ne font que se répéter les mêmes paroles sifflées. “Une composante de milieu”, écrivent Deleuze et Guattari (tiens, deux auteurs pour une série, là aussi) devient à la fois qualité et propriété (Mille Plateaux 387). L’écho sonore, ici, comme dans The Torn Curtain, se substitue au reflet. Il s’échange et se transmet.

“Tu saisis le mécanisme de la chose? ” demande Juve à Fandor (344).

La filature fonctionne si bien qu’il n’est pas utile de faire appel à l’ingénieux procédé. Pendant une heure Fandor précède l’apache et Juve le suit. Celui du milieu flâne “aux boutiques, examinant les devantures, les mains dans les poches, la cigarette aux lèvres” (345). Il est environ sept heures du soir, par une belle journée de printemps. Fandor se laisse dépasser au coin de la rue Clauzel. Dès lors, comme Juve, il le suit. Mais Juve, invisible aux yeux de Fandor, sent le danger à l’entrée de la cité Frochot, et pour empêcher que son ami ne s’y engouffre il provoque une commotion dans la foule. La foule, en se pressant autour de l’incident, fait reculer Loupart et dans un mouvement identique le jeune journaliste.

Cette filature n’est pas la seule de ce second volume des aventures de Fantômas. Celle ayant pour objet de suivre les agissements de la belle Joséphine, maîtresse attitrée de Loupart, et filmée par Louis Feuillade, entraine Fandor dans le quartier de la Goutte d’or et permet au specteur d’aujourd’hui de se promener dans un Paris d’avant la Première Guerre mondiale. Les agents de Juve, déguisés en miliaires (“on ne fait pas attention à l’uniforme des soldats parce qu’il y a des soldats partout et, d’autre part, on reconnait difficilement un civil qui soudain, sans qu’on s’y attende, porte l’uniforme” 580) suivent la mère supérieure du couvent de Nogent. Fandor, pour prouver son amitié à Juve, qui hésite par scrupule à entraîner le jeune homme dans des aventures dangereuses, le menace de le suivre de toutes les façons. De manière plus générale, le terme “filature” est utilisé pour désigner le fil des agissements de personnages connus pour leur capacité à changer d’identité. La filature fonctionne comme l’élément permettant de tenir ensemble les individus aux multiples identités, dans une géographie urbaine où classes et fonctions s’interpénètrent. La filature tient lieu, chez Souvestre et Allain, d’élément essentiel à la circulation de l’ordre judiciaire dans cette géographie urbaine où circule Fantômas, “dont la mort seule peut rendre la tranquilité à l’humanité” (582).

  • Pierre Souvestre, Marcel Allain. Juve contre Fantômas (1911) in Fantômas, Edition intégrale, Tome 1. Paris: Robert Laffont, 2013.
  • Gille Deleuze, Félix Guattari. Mille Plateaux. Paris : Minuit, 1980.

Filature #050

Au désir de découvrir un secret sur autrui fait pendant la peur de trop en apprendre. Ceux à qui l’expérience dans la vie a donné un peu de sagesse découvrent que cet équilibre est précaire. Il est parfois préférable de feindre l’ignorance et se rattacher à une innocence de façade. Surtout dans une Espagne à peine sortie du franquisme. Le cinéaste Eduardo Muriel est bien placé pour attester de la puissance destructrice de la vérité. Sur ce qui semble un coup de tête, il charge pourtant son jeune assistant Juan de Vere de surveiller un ami de la famille, le pédiatre Jorge Van Vechten, dont la renommée dissimule peut-être des agissements (passés et présents)  moralement condamnables.

Sa position d’observateur, auquel le statut de confident donne une forme d’invisibilité, incite Juan à s’improviser tantôt espion (64), tantôt détective (106), confirmant en tout cas sa propension à se mouvoir comme le fou sur un échiquier pour passer par dessus les obstacles dans huit directions possibles (40). Mais s’il étudie les gestes et les visages, le comportement et les agissements de ceux qui l’entourent, et en particulier ceux de Van Vechten, c’est tout autant pour répondre aux questionnement de son employeur que pour comprendre la raison qui pousse celui-ci à traiter Beatriz son épouse avec autant de mépris. Deux modes de surveillance se mettent ainsi en place, sur deux individus différents.

Chaque fois que possible, lorsque par exemple elle quitte son domicile à pied (elle circule parfois en Harley Davidson), Juan suit Beatriz dans ses promenades en ville. Sans grande méthode, mais avec tout juste assez de prudence apprise sur le modèle cinématographique, il lui laisse prendre un peu de champ avant de lui emboîter le pas. Jamais Beatriz ne suspecte quoi que ce soit.  Juan n’est en effet pas pour rien l’assistant d’un metteur en scène, et à la curiosité d’un Jefferies dans Rear Window (Fenête sur cour) se mêle la fascination d’un Scottie dans Vertigo (Sueurs froides) – c’est pourtant tour à tour North by Northwest (La Mort aux trousses) et The Man Who Knew Too Much (L’homme qui en savait trop) qu’il convoque pour comparer sa situation.

Dès la première filature, Beatriz pénètre dans une propriété religieuse, dont on apprendra plus tard qu’elle sert de point de rencontre aux plus fervents soutiens du Chilien Pinochet.  Pour mieux voir ce qui s’y passe, Juan monte dans un arbre. De là, il peut constater que Beatriz a rejoint un homme dont Juan comprend qu’il s’agit de Van Vechten. La scène, dans laquelle il est impossible de démêler les signes de violences à ceux du plaisir, confirme l’inquiétant comportement du pédiatre en même temps qu’elle  fournit à Juan une raison de plus pour poursuivre sa surveillance de Beatriz.

Les filatures se succèdent, mais puisque son employeur lui enjoint bientôt de cesser de l’informer de ses recherches, le voici libre de poursuivre son enquête pour satisfaire son propre désir de connaissance. « Je ne ressentais aucune nécessité d’expliquer à moi-même mes agissements, à moins que je m’en dissimulais la raison, en dépit de ma nature curieuse » (157). Comme nombre de protagonistes des romans de Javier Marías, celui-ci  s’obstine à vouloir en apprendre davantage sans complètement mesurer le pouvoir destructeur qu’implique la connaissance d’un secret.  Juan  attribue ses impulsions de pure curiosité à sa jeunesse, et à la liberté que celle-lui lui permet d’user, un peu comme si la vie quand on a vingt-trois ans autorisait à imiter la fiction, et en particulier le cinéma. Peu convaincu d’agir en professionnel, Juan se convainc d’agir en spectateur, et de faire de Beatriz un personnage mi-réel, mi-imaginaire, alors même que son mari remue ciel et terre pour financer son prochain projet de film.

Bientôt, l’admiration qu’il porte à son employeur et la fascination qu’exerce sur lui sa femme vont obliger Juan à quitter son poste de simple voyeur. Il contribue à sauver Beatriz d’une tentative de suicide. Il plonge plus profondément  dans le passé de ceux qui, une ou deux générations avant la sienne, ont dû composer avec une Espagne en proie à la guerre civile puis à la dictature. Et lorsqu’un drame commence à se produire, il semble, pour citer Hamlet, que « le pire reste derrière soi » (274). Tout est fait et à refaire, vécu et à vivre à nouveau, écrit et à écrire, ce qui explique aussi pourquoi cette histoire de filatures prend, dans sa structure, la forme d’une boucle. L’enjeu narratif de Juan consiste alors à conserver pour lui une connaissance qui, révélée sans l’avoir vraiment voulu, mettrait en branle le mécanisme de sa propre destruction.

Javier Marías. Thus Bad Begins. Trad de l’espagnol vers l’anglais de Margaret Jull Costa. NY Alfred A. Knopf, 2016.

Filature #048

Islamistes, agents de la Défense et de l’Intérieur, représentants d’officines semi-privées, journalistes : puisque tout le monde se méfie de tout le monde, tout le monde aussi se surveille et s’infiltre. Jusqu’à saturation ; et sans toujours s’y retrouver. Ainsi les identités réelles sont elles incertaines et problématiques et les relations apparentes « dissimulent, en fait,, des liens d’intentions et des plans tenus secrets » (Boltanski, 35). Il faut en tout cas que la situation soit suffisamment sérieuse en cette fin d’été  2001 pour que les services spéciaux de la Défenses, habitués à des théâtres d’action extérieurs, se mettent à intervenir sur le territoire national, en plein Paris.

Fennec est l’un de ces agents. Infiltré dans un réseau islamiste du 20e arrondissement, il sent sa situation de plus en plus menacée par la méfiance elle aussi grandissante de ceux qu’il doit surveiller et le manque d’instructions claires de la part de ses supérieurs. Il doit, s’entend-il dire, gérer à vue (529). Son inquiétude le pousse à vouloir se rapprocher d’Amel Balhimer, jeune journaliste qui enquête sur la mort de trois radicaux peut-être liés par un projet d’attaque imminente. Fennec se sait surveillé par les RG ou la DST, qui ignorent tout de sa véritable identité. Et « s’il s’était toujours débrouillé pour échapper aux filatures », il sait aussi que « sa chance finira par tourner court ».

Amel Balhimer quitte son domicile et Fennec, qui la surveillait de l’extérieur en hésitant sur la façon de l’aborder, décide dans un premier temps de la suivre. Or la journaliste est surveillée par des agents du ministère de l’Intérieur, qui repèrent par la même occasion celui qu’ils croient être un barbu. Amel est donc suivie par Fennec qui est suivi par la DST… et par un jeune garçon chargé de rendre compte de ses déplacements pour le compte de Mohamed Touati, l’imam salafiste de la mosquée. Tout le monde remonte « la rue de Fécamp en direction de l’avenue Daumenil », où Amel descend dans le métro. Le parcours de la jeune femme (et celui de sa traîne invisible) s’achève au Canapé, un restaurant situé dans la cité de la Roquette, non loin de la Bastille. Elle y retrouve Jean-Loup Servier, un cadre consultant en informatique dont elle a fait connaissance quelques semaines plus tôt.

Karim reste à l’extérieur. Il se maintient « dans le flot des passants, là sans y être vraiment », bougeant « pour se mêler aux courants qui allaient et venaient sur le trottoir » (533). Son regard oscille entre la porte de l’établissement, « le ciel et sa montre ». Il note alors la présence du gamin de la mosquée, « son rémora ».

Or Jean-Loup Servier, nous le savons depuis peu de temps, n’est pas non plus celui qu’on pense. Et de l’intérieur de l’établissement où il s’est attablé avec Amel, il repère lui aussi la présence dans la rue d’agents de surveillance. Il décide de sortir avec Amel et de semer ses fileurs. C’est d’autant plus la panique du côté de la DST qu’on se rend compte qu’une équipe de surveillance de la police est également à l’œuvre.

Résumons : Amel est suivie par Karim, qui est suivi par des agents de la DST et par un mouchard de la mosquée, ainsi que par une équipe du Quai des Orfèvres. Karim finit par remarquer la présence du mouchard, Servier identifie celle de la DST, et la DST l’équipe des policiers. « Le coin grouillait d’équipes qui se répartissaient des objectifs multiples en temps réel » (536). Seule Amel ne voit rien.

Karim décide alors d’ « éloigner son ombre » et d’abandonner sa filature d’Amel et de Servier. Peu importe alors si le gamin reste derrière lui. Il a pourtant l’intention de le faire un peu transpirer.

L’immeuble du passage Charles-Dallery dans lequel pénètrent Amel et Servier forme un espace que Philippe Vasset nommerait une zone blanche, et qui selon Servier constitue sans doute « la dernière vraie zone d’autonomie temporaire » (538). Personne n’y réside : « Bienvenue dans une anomalie administrative », un espace libre dans lequel il « est donc possible de se glisser pour concevoir, de façon éphémère, des espaces libres de toute contrainte ». Servier explique alors à Amel que l’immeuble dispose de trois portes de sortie, donnant sur trois rue différentes. Il lui revient de choisir celle par laquelle sortir. Amel se décide pour la rue Charonne.

  • DOA. Citoyens clandestins. Gallimard, Folio Policier, [2007], 2015.
  • Boltanski, Luc. Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes. Paris: Gallimard, NRF essais, 2012.