Filature #038

Max est crevé. C’est même le thème de tout le film : il vient de réussir son coup de maître, peut-être le dernier (125 kilos de barres en or substituées aux douanes), et il n’a plus qu’une envie, celle de rentrer à la maison. Ce soir-là on dîne chez Bouche. De mauvaise grâce, Max accepte de suivre son partenaire Riton et les deux filles qu’ils entretiennent jusqu’au Mystific, un club où ces dernières sont danseuses légères.

À la fin du spectacle, Max surprend Josy, la maîtresse de Riton, dans les bras d’Angelo, le chef d’une bande concurrente. Plutôt que de s’en prendre à eux, il décide, pour protéger Riton, de le convaincre de quitter les lieux en même temps que lui, sans comprendre alors que sa soirée est loin d’être terminée.

Riton – « J’te raccompagne ? »

Max – « Penses-tu. T’habites à côté. J’vais pas t’faire traverser tout Paris. J’vais prendre un bahut. »

 

  • Touchez pas au grisbi, un film de Jacques Becker, d’après le roman d’Albert Simonin. Dialogues d’A. Simonin.

Filature #036

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Entre faire du Melville ou faire du Truffaut, il n’est pas étonnant que le réalisateur des 400 coups ait opté pour la seconde solution. Antoine Doinel ne sera donc pas Alain Delon, mais bien le contraire : un apprenti détective maladroit comme Buster Keaton, et français, c’est-à-dire aussi toujours un peu amoureux, ce qui, est-il rappelé dans une interview avec le réalisateur, devrait être amusant. De toutes les façons, la Cinémathèque est fermée pour cause de limogeage de son directeur, nous sommes presque en mai de l’an 1968.

Voici Antoine, fraîchement embauché par l’agence Blady, de sortie pour sa première filature. Il se lance sur les pas d’une jeune femme, slalome d’un côté à l’autre du trottoir en se couvrant parfois le visage d’une journal, ce planquant derrière un arbre, ce qui ne manque pas, bien entendu, d’effrayer sa cible, qui fait appel à un agent de police en faction pour se débarrasser de l’encombrant jeune homme.

C’est ensuite au tour d’un magicien dont il a assisté au spectacle la veille et dont le compagnon (une main gantée de cuir triturant l’autre qui ne l’est pas) s’inquiète de ses absences. À peine plus discret, Antoine se met à suivre le magicien, qui bientôt pénètre dans un bâtiment administratif. Resté à l’extérieur, Antoine taille une bavette avec une ancienne petite amie devenue mère de famille rencontrée par hasard, en profite pour appeler Christine, dont il est amoureux, d’une cabine téléphonique de l’autre côté de la rue, afin de s’excuser de son comportement de la veille, et s’étonne presque que son prestidigitateur ait réussi à le semer.

Troisième filature, qui comme les deux précédentes échouent lamentablement, sauf à penser que la statue de Jeanne d’Arc, où sa cible semble prendre tous ses rendez-vous, constitue un indice sérieux pour Antoine. De guerre lasse, le patron lui propose alors un autre travail : être ‘périscope’ dans un magasin de chaussures dont le propriétaire, Monsieur Tabard, veut savoir pourquoi on ne l’aime pas. Le patron de l’agence présente Doinel à ce nouveau client. “Il est très brillant. Surtout pour les enquêtes. Parce que pour les filatures…”

Or l’amour, il se trouve que c’est un peu la spécialité d’Antoine, qui tombe vite sous le charme de Madame Tabard tout en s’efforçant d’oublier qu’il continue d’aimer Christine. Or Madame Tabard est également surveillée par une autre employée de la même agence. Et pendant ce temps, Christine, elle, fait l’objet d’une filature constante par un homme dont l’imperméable fait penser qu’il appartient à la profession mais qui, c’est sûr, ne travaille pas pour l’agence Blady. Dans cette charmante comédie, on apprendra que ne pas se faire voir est à peu près aussi illusoire que d’apprendre à domestiquer les miroirs. Ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

  • Baisers volés de François Truffaut, 1968

Filature #035

samourai

Le Commissaire (François Périer) sent que quelque chose cloche dans l’alibi que présente Jeff Costello (Alain Delon), un homme parmi les dizaines que ses agents ont arrêtés à la suite de l’assassinat d’un patron d’une boîte de jazz, le Martey’s. Pourtant cet alibi, double, voire triple, est sans défaut : Costello a tout organisé pour se faire voir la nuit du crime, et tout pour ne pas se faire voir au moment où il le commet. Aussi le policier, qui affirme ne penser jamais mais qui ne cesse de penser avec une obstination aussi forte que froide (Canonnne 58), fait filer l’homme par un de ses agents.

Jeff Costello est un tueur à gage qui, comme l’apparence que se donne le Commissaire, ne semble pas réfléchir. Si on le paie pour tuer, il tue. Mais si on ne le paie pas, et qu’en plus on tâche de l’éliminer, alors que la police est à ses trousses, il lui faut user de toutes les ruses possibles pour remonter jusqu’à la source des commanditaires, tout en échappant au contrôle de la force publique. C’est aussi un homme solitaire, obéissant à un code d’honneur semblable à celui des samouraïs.

L’affrontement prend bientôt la forme d’un duel entre le tueur à gage et le policier. Le second dispose de toutes les techniques nécessaires à la communication entre lui et ses hommes : téléphone installé dans des automobiles banalisées, appareils enregistreurs à distance et autre “‘émetteur arsenide de gallium”, sorte de GPS avant la lettre permettant d’identifier la position de ses émissions à partir d’un plan lumineux du métro.

Le Commissaire est un homme d’intérieur et amoureux de plans et de cartes. Sa connaissance intime de Paris lui permet de suivre les mouvements du suspect sans quitter les locaux du Quai des Orfèvres. Cinquante de ses hommes et vingt agents auxiliaires sont à ses ordres pour mettre en place une filature dans le métro et en surface. Une toile humaine et technique se forme pour maintenir un contact visuel constant dans le labyrinthe qu’est Paris, sous terre et en surface.

Trois fois Costello parvient à déjouer les pièges de la surveillance policière. En quittant les locaux de la police où était en garde à vue, il prend un taxi qui le dépose au 1, rue Lord Byron, un immeuble à double issue. Sorti côté Champs-Élysées, Costello prend alors le métro, direction Vincennes, où il parvient à semer son suiveur. La seconde surveillance est statique: rentré chez lui, il remarque la nervosité de la femelle de bouvreuil qu’il garde en cage dans sa chambre, et en déduit qu’on a en son absence pénétré dans son appartement. Il trouve en effet contre une fenêtre un microphone. Enfin, la vaste filature dont il finit par faire l’objet dans le métro de Paris échoue elle aussi. Les agents ont beau se relayer, et ne jamais rencontrer son regard, Costello, lui, les repère, et parvient à s’en défaire, dans un interminable couloir de la station Châtelet.

La police finira par trouver Costello au Martey’s, lieu choisi par le tueur pour organiser sa propre disparition. Braquant son revolver sur la pianiste, témoin silencieuse du premier assassinat, il est abattu par la police. Son arme était vide.

  • Le Samouraï de Jean-Pierre Melville 1967.
  • Xavier Canonne. Requiem pour un homme seul: Le Samouraï de Jean-Pierre Melville. Morlanwelz (Belgique): Les marées de la nuit, 2010.

Filature #029

bourne

Votre gouvernement a décidé de vous éliminer pour cacher toutes les traces d’un programme secret dont vous êtes un élément clé. Vous venez d’échapper au bombardement, par un premier drone, du camp de base où vous avez trouvé refuge. Un second drone armé arrive, guidé par un implant GPS inséré sous votre peau. Que faire ?

Dans un premier temps, sortez de votre sac un plat en fer blanc, couvrez-le d’une feuille d’aluminium et à l’aide d’un ruban adhésif plaquez au-dessus de l’aine droite, où se trouve l’implant. Le drone perd brusquement la trace des signaux que vous émettez. En trois secondes, montez les pièces de votre fusil d’assaut et lorsqu’arrive l’avion sans pilote, abattez-le.

Mais en même temps qu’un troisième drone voilà qu’à vos trousses surgit une meute de loups affamés (vous êtes en plein Alaska, au milieu de l’hiver).

Au couteau, et sans anesthésie, extrayez l’implant, que vous glissez temporairement sous la langue. Construisez un piège et attendez que le loup le plus affamé bondisse sur vous pour vous déchiqueter. Actionnez le piège, l’animal est pris, et saisissez-vous de lui pour lui faire avaler l’implant comme à un chat sa pilule. Relâchez l’animal. Il prend la direction opposée à la vôtre. Attendez que le drone le fasse exploser en pensant vous atteindre. Vous voici, officiellement, neutralisé. Votre vraie mission peut commencer.

The Bourne Legacy, un film de Tony Gilroy (2012)

Filature #026

Nous sommes à Paris juste avant la Première Guerre mondiale et Fantômas court toujours. Il faut s’y habituer : il change de nom et d’aspect, collectionne les identités, multiplie les caches et les maîtresses plus ou moins consentantes de ses méfaits, accumule les vols et les assassinats et semble ne vouloir conserver qu’un seul but : incarner à lui seul le crime et l’abjection.

Le cadavre broyé et défiguré d’une femme a été retrouvé chez un certain Docteur Chaleck. S’agit-il de celui de Lady Beltham, la maîtresse de Fantômas, qui pourrait justement être Chaleck ? S’étant jurés d’arrêter leur ennemi, le policier Juve et son acolyte journaliste Fandor décident de mener l’enquête. Lorsque le mystérieux Chaleck sort de chez lui pour s’engouffrer dans son automobile après s’être assuré, d’un regard circulaire, qu’il n’est pas suivi, les deux hommes sortent de la boutique de confection de chemises où ils faisaient le guet, de l’autre côté de la rue, hèlent un taxi et s’y jettent à la va-vite.

Peu de temps plus tard, dans un quartier populaire de la capitale, de la première voiture sort un Chaleck transformé en apache. Contre un arbre l’attend une jeune femme (Joséphine) qui lui tend discrètement un billet. Juve demande alors à Fandor de suivre la femme tandis que lui s’occupe de Chaleck.

La seconde filature fait long feu. Le taxi (immatriculé 1014-G.3) à bord duquel Juve prend place est repéré par un complice de Fantômas. L’allure auquel avance le véhicule lui permet de le rattraper en quelques foulées. En trois coups de couteau il provoque la crevaison de la roue arrière-droite.

Pendant ce temps, Fandor suit la jeune femme jusque dans une voiture de première classe de la ligne 2 de métro, sur sa section aérienne, entre Barbès et la station qui ne s’appelle pas encore Jaurès. Une fois sortie, la femme pénètre dans un immeuble par une porte cochère. Fandor s’installe en face de l’édifice, à la terrasse d’un café. Il commande une bière et de quoi écrire. Une heure plus tard, l’oiselle en ressort habillée en raisonnable jeune personne. Le journaliste attrape sa canne, paie rapidement sa consommation et poursuit sa filature, jusqu’à la gare de Lyon où un “barbe”, Monsieur Martiealle de la maison Kessler et Barru, attend la Joséphine. On s’installe à bord d’un PLM.

Pour voler l’homme d’affaire et s’assurer de ne laisser aucun témoin de son méfait, Fantômas n’hésite pas à provoquer une catastrophe ferroviaire dont Louis Feuillade illustre les conséquences par ce qui semble être, déjà, des images d’archive (l’accident est quant à lui filmé à l’aide de modèles réduits, à la sortie d’un tunnel en carton pâte).

En assistant à ces filatures, l’attention du spectateur est moins soutenue par l’action que par le cadre parisien (et authentique celui-là) où elles se déroulent. Dans les rue encore pavées, filent toutes sortent d’engins à roues. En quelques minutes, on y voit triporteurs, bicyclettes, tramways à impériale (celui qui relie la porte de la Chapelle et le Jardin des Plantes), taxis (décapotés ou pas), charrettes de livraison et voitures à traction animale. De petits nuages sortis des pots d’échappement à chaque départ des moteurs font en matière de pollution concurrence aux crottins laissés par les chevaux. Badauds et passants, travailleurs et enfants sont, pour le spectateur d’aujourd’hui qui examine ces séquences filmées il y a plus d’un siècle, corps avec une époque. Certains semblent au reste moins des figurants se sachant filmés que de vrais Parisiens interloqués qui au passage des acteurs font arrêt avec de petits coups d’œil en direction de la caméra.

Juve contre Fantômas, un film de Louis Feuillade (1913), d’après le roman de Pierre Sevestre et Marcel Allain.

Didier Blonde. Les Voleurs de visages. Paris: Métailié, 1992.