Évasion #012

Ralph est un auteur dont les éditeurs s’obstinent à refuser les manuscrits et que la quarantaine incite à rentrer progressivement dans les habits de l’artiste raté. Une partie de son travail consiste à animer tous les jeudis des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes. Dans ce cadre, il fait la connaissance d’un prisonnier condamné pour le meurtre de son épouse. Bove (clin d’œil probable à l’auteur Emmanuel Bove, auteur de Départ dans le nuit) semble vouloir aggraver sa peine en refusant toute sortie hors de sa cellule, toute communication avec les autres détenus, toutes autres pensées que celles qui le tiennent le plus proche possible de la femme qu’il a assassinée. Ralph est persuadé d’avoir affaire à un prisonnier au bord du gouffre. La peine qu’il s’inflige est en effet beaucoup plus sévère que les dix-huit ans d’incarcération auxquels la justice l’a condamné. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne veuille mette fin à ses jours.

Bove fascine Ralph, qui décide de le sortir de prison « coûte que coûte, par n’importe quel moyen, mais vivant » (77). Sans toutefois consulter l’intéressé. L’idée, il l’admet, est plutôt folle. Passe encore d’aider un prisonnier qui rêve de liberté mais organiser la fuite de quelqu’un « qui ne sait pas qu’il sera l’évadé, qui ne le désire peut-être même pas, est la plus absurde des entreprises » (81). Ralph n’y renonce pourtant pas. Car autre chose est en jeu, qui relève davantage d’une liberté rêvée par l’écrivain que du prisonnier en bout de course et pour qui la seule évasion possible passe par la mort.

Fin connaisseur des habitudes de la prison, observateur tout aussi attentif que discret de ses dispositifs de surveillance, y circulant à peu près comme il le souhaite sans provoquer le soupçon de la part de l’administration pénitentiaire, Ralph comprend que le seul moyen de faire sortir Bove de sa prison consiste à lui faire passer les portes qui le séparent du parking. Une solution s’impose alors : dans sa fuite, et son passage devant les caméras de surveillance de la maison d’arrêt, Bove doit se faire passer pour un autre. Ralph décide que cette autre, ce sera lui.

Il contacte son ami George, qui l’aide à créer un masque qui soit « la copie exacte de son visage » (92). En ajoutant une perruque et en portant des vêtements identiques, Bove sera en mesure, s’il suit attentivement l’itinéraire habituel de Ralph, de recouvrer rapidement sa liberté. Encore faut-il que Bove soit d’accord. « Qui vous dit que j’ai envie de sortir d’ici ? », lui demande ce dernier après avoir pris connaissance du plan d’évasion. Mais ces hésitations sont-elles sincères ? Ralph a-t-il affaire à un manipulateur qui confie à autrui le soin de s’occuper de régler les détails les plus fastidieux de sa sortie ? Au lieu de risquer sa propre liberté pour un homme qu’il connaît à peine, Ralph ne devrait-il pas plutôt obéir à son père qui le conjure, chaque fois qu’il vient lui rendre visite, de le sortir de la maison de retraite où il se morfond ?

Bove accepte de suivre à la lettre le scénario de Ralph. Tout se passe comme prévu et l’évadé trouve un refuge provisoire dans le voilier que George, l’ami de Ralph, a laissé à sa disposition, au port de la Cannebière.

Il fallait s’y attendre : cette liberté recouvrée n’est qu’apparente. Confiné à l’espace réduit de la cabine du bateau, sous un soleil marseillais, Bove conçoit bientôt une colère rageuse contre celui qui l’a fait sortir, presque contre son gré, de sa cellule— le seul endroit où il lui était possible de sentir la présence amoureuse de la morte. Incapable de rester plus longtemps dans sa planque, il prend la fuite. Ralph, qui venait lui rendre visite, le voit sortir du bateau et décide de le suivre, d’abord en train jusqu’à Aix, puis à pied jusqu’au lieu du meurtre de Mathilde, la femme de Bove. Là, les deux hommes s’affrontent et pour se défendre Ralph tue Bove. De retour à Marseille, ce dernier se présente à la police pour signaler son crime. On l’arrête. Il rejoint bientôt, en tant que prévenu, la prison des Baumettes.

Ce qui devait être un projet de dédoublement provisoire (le temps de passer sept portes de prison) est devenu une véritable substitution, un échange symétrique. La liberté de Bove se paie au prix de l’incarcération de Ralph. Le premier a dû prendre le visage et l’apparence du second ; le second a commis un crime similaire à celui du premier. Le premier s’évade ; le second se livre. L’un est un écrivain qui doute d’être jamais lu ; l’autre est un artiste qui ne produit que pour lui-même. Mais cette substitution ne se conçoit pas, dans le roman de René Frégni, comme un jeu à somme nulle. D’abord parce qu’en un sens, Bove est condamné depuis le début. Rien sur terre ne le retient. Ralph organise l’évasion d’un homme qui ne saura jamais se sortir de sa prision intérieure, il le tue ensuite alors qu’il est déjà mort. L’étrange amitié, quasi fraternelle, que Ralph conçoit pour Bove alors même que ce dernier l’étouffe et l’asphyxie (149), puis le meurtre comme dernier recours à sa propre survie, permettent au contraire, pour l’écrivain raté, de se retrouver un sens à sa propre existence.

Son scénario d’évasion s’est en effet révélé sans faille, et filé un temps par la police, qui le soupçonne d’être à l’origine de ce que le directeur de la prison ne peut désigner autrement que comme une évaporation, il parvient à se défaire de sa surveillance. Chacun de ses gestes doit dès lors se mesurer à sa capacité de contrôler le scénario de son propre récit. Pour la première fois depuis longtemps, il a le sentiment d’être vivant.

Où se perdent les hommes est avant tout un roman sur la fraternité et l’amour. Le projet « absurde, pour ne pas dire stupide » de Ralph le rapproche « du seul véritable ami » sur lequel il peut compter en ce monde (118). L’amitié recouvrée de George n’est pas factice puisqu’en contribuant à fabriquer le masque de Ralph et en acceptant de faire du bateau construit de ses propres mains le lieu d’une planque pour un homme qu’il n’a jamais vu, il fait pleine confiance à son ami, au risque de perdre lui-aussi sa liberté.

Cette fraternité se retrouve également dans la description des prisonniers, par des gestes et des attitudes qui dépassent la simple intention de se préserver du danger. Il n’est pas anodin de signaler que René Frégni est longtemps intervenu dans les prisons, comme son personnage principal.

Aux antipodes de Mathilde, la morte aimée par celui qui l’a tuée, se trouve Laure, l’ex-femme de Ralph, dont la déclaration d’un amour intact, enregistrée sur une cassette audio, procure à Ralph, au fond de sa cellule, un bonheur incommensurable. Les années pendant lesquelles il lui faudra y demeurer n’agissent donc ni comme le catalyseur illusoire d’une obsession (comme ce fut le cas pour Bove), ni comme l’obstacle à la liberté intérieure. La prison, qui l’habitait « depuis si longtemps », il lui semble normal qu’il l’habite à son tour (160) ; mais il sait aussi qu’à sa sortie, quelqu’un l’attend. Au lieu d’être le lieu de tous les enfermements, elle devient, pour Ralph (à la manière de Fabrice dans La Chartreuse de Parme), celui d’une promesse humaniste et amoureuse.

  • René Frégni. Où se perdent les hommes. Paris : Denoël, 1996. Edition Folio, 2008.

Évasion #011

Les mystères de chambre close forment l’image symétriquement inversée des récits d’évasion. Les premiers évaluent les manières dont un crime a pu être perpétré en dépit de la clôture apparente ou avérée du lieu où il a été commis. Les seconds décrivent les moyens par lesquels un prisonnier parvient à déjouer l’attention de ses geôliers pour se soustraire à un confinement physique a priori impossible à briser. Dans les deux types de cas, il s’agit de murs et de portes formant une frontière continue, mais qui dans les faits trahissent des signes de discontinuités logiques, temporelles ou topologiques.

Un récit des chambres closes doit exploiter ces discontinuités. « Comment peut-on raconter l’impossible, raconter ce qui précisément ne peut pas se raconter ? », se demande Dominique Descotes (23). Il faut que « d’une manière ou d’une autre, le lecteur se trouve placé devant un lacet strictement hermétique, mais que quelque part l’auteur ait trouvé un moyen de le traverser » (52) et qu’à la fin soit résolu pour le lecteur les conditions de la mise en scène d’une telle séparation. Il est « d’intérêt des auteurs de dramatiser l’impossibilité des meurtres en chambre close avec d’autant plus d’énergie qu’ils comptent bien faire valoir leur virtuosité en la dissipant » (47).

Ainsi, le lecteur des mystères de chambre close, face à l’apparente impossibilité logique de leurs résolutions, se laisse d’abord griser par les conditions incompréhensibles du crime. Il imagine (sans y croire vraiment) à la porosité des murs et à la transparence des portes. Il fait « en imagination, donc sans danger, l’expérience cathartique de la superstition (…) Le frisson de la chambre jaune et le plaisir de la lecture naissent du bref vertige qu’engendre » une telle tentation (215). Mais puisqu’il appartient à un registre faisant du réalisme un garant du pacte narratif, le mystère doit trouver sa résolution dans le monde naturel, à partir de ses lois fondamentales (39). Les choses sont, du point de vue narratif (et sous peine d’immense déception), condamnée « à revenir à leur vraie place ». Le roman policier à chambre jaune constitue, selon Dominique Descotes en conclusion de son ouvrage, « le seul genre littéraire qui donne lieu à cet exercice intellectuel de catharsis salutaire » (218).

Le candidat à l’évasion profite des mêmes discontinuités. Quand les gardes pénètrent dans la cellule après en avoir actionné la serrure, ils n’y trouvent personne, et se demandent où a bien pu passer celui qui en toute logique devrait encore y demeurer (99). Les conditions matérielles de son incarcération ont dû être modifiées, et c’est a posteriori que, pour eux, ces modifications trouvent leur place dans la chaîne des événements. Mais le récit d’évasion se présente rarement sous forme de mystère, vu du point de vue des surveillants. Il s’agit plus souvent suivre dans ses détails la préparation de l’évasion.

Les récits d’évasions adoptent donc, en général, le point de vue du prisonier— d’où, au cinéma, l’importance des gros plans. Les spectateurs et les lecteurs sont tenus à l’intérieur du lacet herméneutique. Ils assistent à la chaîne logique des gestes et des attitudes qui s’acharnent à enfreindre l’intégrité de la matière. Si catharsis il y a, elle réside dans l’admiration que procure le spectacle d’un ordonnancement des apparences (aucun bruit, aucun geste, ni matière ne doit provoquer le soupçon), la dissimulation des intentions, et le sourd travail contre le temps et l’espace. Tout cela dans des circonstances difficiles, quand les mains s’acharnent sur les failles des surfaces et les corps jouent contre la montre. Souvent tout aussi affectif que physique, un tel spectacle impose une forme de sympathie pour celui ou ceux dont l’intelligence surpasse la subordination physique et mentale à laquelle ils ont été condamnés.

  • Dominique Descotes. Les Mystères de chambre close. Paris : Honoré Champion, collection « Champion essais », 2015.

Évasion #010

À l’occasion de sa rétrospective Jacques Becker, la Cinémathèque française propose un classement subjectif des dix meilleurs films d’évasion. Le Trou se place en première position, devant Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson et L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel. La suite ici.

Évasion #009

« – À une époque, je me suis efforcé de concevoir un labyrinthe circulaire, géométriquement admissible mais n’offrant aucune possibilité d’évasion. Inlassablement j’élaborais des plans, et quels plans ! Le cercle symbolise la perfection, l’éternité et quelqu’un a prétendu que le temps était cyclique. J’imaginais le prisonnier ramené à son point de départ moins par une erreur de parcours que par une illusion de la durée. La clé du décale absolu appartenait au temps et non à l’espace ; mon bonhomme oubliait le chemin parcouru à l’instant même où il recommençait son trajet ainsi de suite. Je le condamnais au mouvement perpétuel. Démentiel, non ? Comment dessiner le temps sur une feuille de papier ? Heureusement j’ai vite envoyé promener ces inepties ».

  • André Hardellet, Le parc des archers, Œuvres complètes II, Paris : Gallimard, L’arbalète, pp. 42-3.

Évasion #008

« Si nous décidons de nous évader grâce à un tunnel, nous ferons apparaître en creusant ce tunnel un important monticule de terre, soit la version en négatif du trou, qu’il nous fait éliminer avec la plus grande vigilance, sachant qu’il est bien sûr peu commode d’imiter du vide avec du plein » (7).

« Sous l’évasion : Creuser le tunnel, limer les barreaux, fabriquer des cordes / toute une industrie échevelée qui emménage en une nuit dans le centre de détention et met au travail un bureau de contractuels à bout de nerfs (…) À la surface de l’évasion : Rien n’est visible. Le bureau est parfaitement rangé. C’est ce que j’appelle Beauté du bureau » (151).

  • Emmanuelle Pireyre. Comment faire disparaître la terre ? Paris : Le Seuil, collection « Fiction & Cie », 2006.