Évasion #007

En se rendant à La Rochelle pour en briser le siège, d’Artagnan s’éloigne aussi de la Bastille, où Richelieu le menaçait de l’envoyer. Le Cardinal soupçonne en effet le jeune homme à peine débarqué de sa province d’avoir protégé Anne, épouse de Louis XIII et amoureuse du prince Buckingham, qui s’apprête à venir en renfort aux Rochelais. À dix jours à cheval de Paris, les pires ennemis de d’Artagnan ne sont pourtant ni les Anglais ni les réformés, mais bien Milady, l’agent de Richelieu. Un peu plus tôt, le mousquetaire a su se jouer d’elle d’une manière si fine et si cruelle (à la manière des libertins pour qui l’amour est une forme de duel) que la jeune femme s’est jurée de le détruire.

Il en faut de peu, à deux reprises, pour que ses sbires y parviennent. Sachant l’origine des attaques dont il est l’objet, et convaincu que Milady ne renoncera pas à tenter de le tuer, d’Artagnan se voit forcé de la contrer à tout prix. L’occasion d’agir se présente lorsque mis au courant de la mission secrète qu’elle doit accomplir à Londres, et aidé d’Athos, d’Artagnan décide de faire prévenir l’homme qui, de l’autre côté de la Manche, a le plus de raison de la haïr : lord de Winter, frère de son feu époux.

Après un voyage sur une mer agitée qui l’a retardée de plusieurs jours (alors que le courrier des deux hommes a voyagé bien plus vite qu’elle par voie de terre – il est étonnant de constater combien Les Trois Mousquetaire d’Alexandre Dumas illustre à tel point Vitesse et politique de Paul Virillo), voilà Milady cueillie à son arrivé à Londres et emprisonnée dans le château de son beau-frère. « Les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, les barreaux en sont solides », prévient de Winter, qui compte bien l’y laisser deux ou trois semaines, le temps d’obtenir la lettre de déportation à Botany Bay ou « dans quelque Tyburn de l’océan Indien » (LII). En attendant, la consigne est précise : « un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’ont fait feu sur vous ; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne » (XXXIX).

Pour surveiller Milady, de Winter peut compter sur John Felton, qui le sert fidèlement depuis dix ans. « Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John », ordonne et menace de Winter. « Elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser la parole » (chapire L).

La seule idée de se venger de d’Artagnan suffit à Milady pour chercher par tout les moyens de s’évader. Perdre un an, deux ans, peut-être trois, à trouver le moyen de revenir, pauvre et abjecte, c’est-à-dire diminuée aux deux-tiers de sa grandeur, de l’autre bout du monde, au même moment où la réputation et le triomphe de son ennemi d’Artagnan augmentent à proportion inverse, voilà qui la dévore d’un feu terrible. Il lui faut trouver le moyen de se venger de lui et la seule manière d’y parvenir est de recouvrer sa liberté avant que ne parvienne son ordre de départ.

Contrairement à Edmond Dantès, Milady dispose de peu de temps. Surtout c’est une femme. « Si elle était un homme », se dit-elle « elle tenterait tout (…) et peut-être réussirait-elle ». Pourquoi, se lamente-t-elle, « le ciel s’est-il trompé, en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat ! » La violence physique étant pour elle un signe de faiblesse, elle se résout rapidement à lutter « en femme ». « Ma force est dans ma faiblesse ».

Il lui faut peu de temps pour comprendre que de tous les hommes chargés de sa garde, John Felton est le plus susceptible de tomber sous son charme. À travers ses longs cils noirs, sans avoir l’air d’ouvrir les paupières (elle feint de s’évanouir) elle observe sa victime, pour l’heure impassible, et croit percevoir dans son attitude un mélange de jeunesse, de naïveté et de vertu (« la fermeté d’un fanatique, le calme d’un martyr », écrira Dumas plus tard à propos du ‘vrai’ John Felton, assassin du ‘vrai’ Buckingham) susceptible de servir de terreau à une faiblesse sentimentale. « Celui-là », se dit-elle, comme Rodolphe se le dit à propos d’Emma Bovary, « il y a moyen de le perdre ». Elle l’aura.

Il faut à Milady quatre journée pour gagner la confiance de son geôlier et le convaincre de son amour. L’extase religieuse (« l’irrésistible attrait de la volupté mystique, la plus dévorante des voluptés »), le désespoir de femme suppliciée, sa beauté angélique dont elle contrôle toutes les manifestations (jamais, en observant son reflet dans un miroir, elle ne s’était sentie aussi belle), sont les outils d’un travail de sape, un labeur de creuseur de tunnel.

La solidité des murs, des portes et des barreaux est donc ici remplacée par l’austérité et la nature sauvage d’une âme fanatisée dont il s’agit de percer l’épaisseur. En sondant ses gestes, en minant son cerveau et en érodant son cœur (LV), Milady finit par en faire sa proie. Elle le manipule par le charme émanant de ses manières et de ses paroles. À la puissance du désir chez l’homme fanatisé fait face le désir de puissance d’une femme décrite comme sans scrupule. Son intériorité se fait l’espace de sa volonté féroce et sans pitié. C’est une comédienne, qui ne cesse de jouer pour les autres, et dont la trace des rictus authentique sur son visage ou de ses ongles enfoncés par la rage dans le tissu des accoudoirs n’est visible que pour le lecteur.

Tout le conte qu’elle donne à Felton (son enlèvement autrefois, le narcotique qu’on lui fait prendre, l’enfermement dans lequel elle s’est retrouvée, les outrages qu’elle a subis, son marquage inique par le fer du bourreau), sont distillés comme le plus convainquant des scénarios sadiens pour le fanatique Felton, dont la rage et l’excitation amoureuse est portée à blanc. Tout ce que le lecteur apprend de son côté, aidé par un narrateur qui la démasque, c’est qu’en elle tout est mensonge et vol, meurtre et manipulation, et qu’au plus haut de sa puissance son âme est « baignée d’une joie infernale ».

Pour feindre le désespoir, Milady se laisse surprendre par Felton en train de chercher le meilleur moyen de se pendre dans sa cellule. La scène résonne avec une pendaison antérieure, réelle cette fois-ci, celle que plusieurs années plus tôt lui a réservée Athos, après avoir découvert que celle qui l’a épousée était « marquée » à l’épaule. Si on finit par en apprendre assez sur son crime original, on ne sera pas comment ce jour-là elle réussit à échapper à la mort voulue par le mousquetaire ni pourquoi, une fois revenue à la vie, elle décide de se jeter dans les intrigues royales en servant d’âme damnée à Richelieu.

Pour prouver à Felton son courage et son désespoir, elle se frappe du couteau qu’il lui a procuré. Cela lui suffit pour le convaincre de vouloir la sauver. La nuit venue, il se suspend à la muraille du château, scie les barreaux de la cellule de Milady, l’en dégage en la portant, au-dessus du vide, jusqu’au pied du mur. Ce sont ensuite quatre hommes qui viennent les chercher de la mer, où l’attend un navire en partance pour Boulogne. Béthune et Armentière (« Armentières, je ne connais pas cela », s’écrie Porthos, LX) n’est pas loin.

Alexandre Dumas. Les Trois Mousquetaires (1844).

Évasion #006

vidocq

Avant de devenir chef de la sûreté puis premier des détectives privés, il fut voleur, déserteur, souteneur, contrebandier, charlatan, faussaire, amant très volage et très mauvais fils. Maîtrisant tous les patois et tous les argots, connaissant toutes les routes et tous les grands chemins, aussi sûr de sa force que de ses instincts, il trompe, cogne, extorque et s’enivre, filant dans une France dont il semble à peine s’apercevoir qu’elle est secouée par les errements de sa révolution et sous le feu de ses ennemis extérieurs. Certes, il n’est pas l’unique auteur de son récit, et l’exagération voire la mythomanie menacent de transformer ces mémoires en roman. Mais il transpire des aventures de François Vidocq une immense volonté qui fascine, près de deux siècles après leur parution.

C’est peu dire en tout cas que le jeune homme, avant de les incarner, fait fi des règles et des lois de son temps. À chaque fois que l’occasion se présente, pour nourrir ses instincts dispendieux et une concupiscence jamais satisfaite, Vidocq déploie une énergie extraordinaire  à se procurer les biens d’autrui et laisser ses adversaires sur le carreau. Délits et arrestations se succèdent avec une telle rapidité qu’on ne peut reprocher au lecteur, au bout de cent pages, de se mettre à confondre les épisodes.

Sa capacité à extorquer et à tromper n’a d’égal que la naïveté avec laquelle il semble se laisser gruger par ses confrères brigands et ses maîtresses plus ou moins fidèles. Ne s’exprime chez lui aucune solidarité de classe : lorsqu’il est arrêté et jeté en prison, la privation de liberté est  moins gênante, dirait-on, que l’obligation de se soumettre à la morale immonde de ses compagnons d’infortune, tous ou presque à ses yeux scélérats et faux-frères. Mais personne d’autre plus que lui n’est sensible à l’injustice d’une fausse accusation. Le désir de se libérer du joug de l’enfermement est à proportion du sentiment de ne pas mériter sa sentence.

Une chose au moins le rapproche des moins recommandables de ses codétenus : le désir constant de recouvrer sa liberté, et par tous les moyens possibles. « La soif de la liberté devenant une idée fixe », note-t-il, « peut enfanter des combinaisons incroyables pour l’homme qui les discute dans une parfaite tranquillité d’esprit. La liberté !…, tout se rapporte à cette pensée ; elle poursuit le détenu pendant ces journées que l’oisiveté rend si longues, pendant ces soirées d’hiver qu’il doit passer dans une obscurité complète, livré aux tourments de son impatience. »

À la panoplie des subterfuges rien ne vient manquer : la fabrication de fausses clés, le percement d’un mur, d’un plafond ou d’un plancher, la corruption des gardiens, la descente en rappel par des cordes en drap, sans compter l’opportunisme de tous les instants qui lui permet dès que l’occasion se présente de se soustraire à la surveillance dont il est l’objet en se faisant passer pour un autre. Avec Vidocq, les prisons de Lille ressemblent à de piètres passoires. Dans le seul chapitre cinq du premier livre de ses mémoires, il s’évade à trois reprises. Les circonstances de ces échappées belles  laissent prise à une forme d’humour qui vire parfois au burlesque. Un jour, le trou percé dans le mur par ses codétenus n’est pas assez large pour le laisser passer. Le voici donc immobilisé, exactement entre l’état de prisonnier et celui de fugitif, au grand dam de ceux qui comptaient s’échapper après lui. En règle générale, toute l’inventivité et l’opiniâtreté qu’il met à recouvrer sa liberté se trouve mise rapidement  à mal par le ridicule de ses bravades d’homme à nouveau libre.

C’est moins sur ses délits de faux en écriture (comme le sont, en quelque sorte, ses mémoires) qu’à sa réputation de « détenu remuant, indocile, audacieux, sur le chef de tant de complots d’évasion », que se porte finalement sa culpabilité. « Il fallait faire un exemple », écrit-il : « je fus sacrifié ». Condamné à six ans de travaux forcés au bagne de Brest, il comprend qu’il doit tenter de s’échapper en chemin. C’est chose faite avant Senlis, grâce à des limes souples  qu’un codétenu porte dans ses intestins. Mais aussitôt libre, le voilà repris. À Bicêtre, le 13 octobre 1797, trente-quatre détenus dont Vidocq s’échappent de leur cellule pour se retrouver dans la cour des fous. Ils sont aussitôt repris. Un mois plus tard, c’est le départ de la chaîne en direction de la Bretagne. On reconnaît les moins malheureux à leur volonté de s’enfuir (ils sifflent et chantent). Mais la chose n’est pas aisée, même pour les plus expérimentés des chevaux de retour. Le pénible voyage dure vingt-quatre jours. Assigné provisoirement dans un dépôt, Vidocq parvient à s’enfuir grâce à la complicité de codétenu, des vêtements de civil sur le dos. Mais en sautant du mur d’enceinte il se foule les deux pieds et doit bientôt se trainer jusqu’à la porte du bâtiment pour qu’on veuille bien le laisser y retourner. Il lui faudra attendre d’intégrer le bagne pour que se présente une nouvelle occasion de déjouer la surveillance des argousins.

On passe sur les circonstances de son séjour en Bretagne. Le voilà embarqué à Rotterdam sur le Barras, navire corsaire, où il reste six mois. Arrêté de nouveau, et identifié comme fugitif, il prend cette fois-ci la direction du bagne de Toulon. Il a vingt-quatre ans. Deux tentatives lui seront nécessaires pour recouvrer la liberté, et la conserver auprès d’une population provençale bienveillante qui s’estime, par le traitement politique qu’on lui fait subir, tout autant que lui injustement dans les fers.

Comme le récit progresse, se dessinent les traits d’un homme qui, moralement, ne perd jamais nord. Les tactiques de dissimulation, les ruses et les subterfuges qu’il apprend et dont il se fait le merveilleux complice permettent de sans cesse fausser compagnie aux autorités. Sa personnalité s’affermit alors que se multiplie ses déguisements, ses dissimulations et ses prête-noms. L’espace français s’ouvre devant lui ; il est loin d’être lisse et vierge. Tout chemin se définit moins par sa direction que par son niveau de surveillance par la police. Toute porte  par sa difficulté à l’ouvrir sans disposer de clé. Il convient, devant chaque obstacle, à lui faire entendre raison, et devant chaque circonstance de tester sa capacité de s’en sortir. Plus encore que l’idée de liberté, ce sont les moyens imaginés puis mis en œuvre pour la recouvrer qui le motivent. Rien d’étonnant, alors, qu’une fois devenu policier, Vidocq saura mieux que quiconque déjouer l’imagination de ses suspects.

  • François Vidocq. Mémoires, T1, 1828.

Évasion #005

casnova

Lorsque Giacomo Casanova rencontre le frère l’inquisiteur responsable de son arrestation dix-huit ans plus tôt, et qu’il l’interroge sur les raisons de son incarcération en 1755 dans les prisons de Venise, ce dernier aura pour toute réponse un geste, parfaitement en accord avec sa fonction (ce n’est pas un hasard s’il a succédé à son frère) : il porte l’index de sa main droite sur les lèvres. On n’en saura donc pas plus. Mais ce silence vient précédé d’un regret exprimé en direction du libertin de nouveau admis dans sa république natale. D’une remontrance plutôt, dont le degré d’hypocrisie serait insondable s’il n’était à proportion inverse de sa charge ironique. C’était bien mal de s’enfuir de nos prisons, s’entend dire le futur auteur de L’histoire de ma vie, car l’Inquisition avait l’intention de le libérer quelques jours après la date choisie par lui pour s’échapper (204). Que n’eût il pas attendu tranquillement dans sa cellule et fait un peu confiance aux puissances qui le retenaient prisonnier depuis seulement quinze mois ?

S’il convient de donner un siècle de référence aux histoires d’évasion, la XVIIIe européen semble convenir au mieux, et le récit que Casanova fait de sa fuite des prisons de la République de Venise en constitue sans doute l’exemple le plus éloquent. Le lecteur d’aujourd’hui peut même y voir la matrice dans laquelle les écrivains des deux siècles suivants n’auront qu’à se servir. Tout s’y trouve : les plans, les embûches, les contretemps et les contrecoups, les tentatives de sortie par le plancher et par le plafond, l’usage de la ruse exercée contre ses geôliers, la maîtrise de la matière et du temps suspendu, le pouvoir d’agir au moment le plus opportun, celui de sonder le cœur et les vraies intentions de ses codétenus. Ce qui prédomine pourtant, c’est qu’il est temps que le bonheur individuel se mesure à un ordre social considéré de façon de plus en plus évidente comme arbitraire et infâme.

« Je n’ai pas approuvé ma détention », écrit Casanova dans l’Avant-propos de son récit, « parce que ma nature ne l’a pas permis » (12). Il ne se sent, tout simplement, pas criminel (44), et « l’homme qui ne se sent pas coupable ne peut pas concevoir qu’on puisse le punir » (90). Dès lors, tout, et jusque au tremblement de terre de Lisbonne à l’automne 1755, ressenti jusqu’à la Chancellerie de Venise, sonne de manière beaucoup plus concrète que chez Rousseau ou Voltaire comme la confirmation de la nécessité de prendre intégralement en charge les conditions de sa liberté. Mais pour que ce désir se transforme en réalité vécue, il convient de mettre en phase sa faculté pensante avec sa puissance d’agir. Puisqu’on le retient par la force, c’est aussi par la force – mue par l’intelligence – qu’il lui faudra s’échapper, sans jamais compter sur la providence mais sans jamais non plus donner trop ouvertement l’impression de l’insulter.

Il n’y a dès lors pas d’exemple plus pur de la raison pratique que chez ce prisonnier qui a décidé de placer tous ses espoirs dans sa capacité de ruser avec ceux qui croient maîtriser l’espace et le temps à ses dépens. « La plus grande partie des hommes meurent sans avoir jamais pensé » (31), remarque-t-il. Or on n’est jamais aussi pensant de sa liberté que dans sa condition de prisonnier qui ignore – ou feint d’ignorer – la vraie raison de son enfermement, et qui de toutes les manières ne souscrit pas à l’ordre moral au nom duquel il est enfermé. Le succès d’une entreprise comme la sienne doit tout à l’impulsion d’entreprendre et l’opiniâtreté, « admirable mais non prodigieuse » (car rationnelle et non magique), avec laquelle il entreprend de s’évader. Transgresser l’ordre de ses soumissions en construisant une lampe pour travailler la nuit, feindre la confiance face à un compagnon de cellule montrant tous les signes d’une la traîtrise confinant à l’idiotie, briser peu à peu le marbre et la pierre sous les coups d’une tige de métal (un esponton) élevé au rang de fétiche, feindre la satisfaction de changer de cellule alors que tout était prêt pour s’en évader la nuit suivante : trente ans et un nombre infini de fois où il s’est prêté à le raconter dans tous les coins de l’Europe donnent au récit de Casanova, maintenant qu’il s’est décidé à le mettre par écrit, l’occasion d’une forme de détachement qui va bien avec le thème de la liberté recouvrée.

Ainsi, ce qui l’a décidé à s’échapper, raconte-t-il rétrospectivement, ce sont d’abord les livres insipides qu’on lui donne à lire, et en particulier La cité mystique de Sœur Marie de Jésus appelée d’Agreda, qui « est ce qu’il faut pour faire devenir fou un homme » (37). Lorsqu’on sait que c’est parce qu’on le soupçonne de posséder de trop nombreux ouvrages de cabbale qu’il se retrouve sous les fers, on comprend par contraste sa douleur à subir un tel affront, qu’il n’est pas loin de rendre responsable des assauts de fièvre et d’hémorroïdes qui lui font souffrir le martyr au début de son incarcération. Le médecin venu à son chevet le libère de cet ouvrage, et déjà il lui semble aller mieux.

En se moquant de ceux qui croient par habitude et par goût du cérémonial – et ses railleries envers ces individus traversent le récit tout entier – Casanova agit en bon philosophe, que seul occupe le monde concret et les conséquences logiques de ses actes, mais qui se trouve en mesure de manipuler les croyances d’autrui pour modifier les conditions de sa propre existence. On aurait tort d’ignorer la bêtise d’autrui si celle-ci peut servir à soi. N’ayant pas pu sortir seul par le plancher dans sa première cellule, il se résout à passer par le plafond de la seconde avec l’aide d’un prisonnier placé dans une cellule voisine. Ce faisant, Casanova dresse de lui même le portrait d’un libertin que le bel esprit distingue et qui, maîtrisant l’art de manipuler grâce à son charme et à ses capacités intellectuelles, en vient à incarner une forme de confiance propre à la philosophie des Lumières (Mulray 17).

Le courage d’agir est décrit comme un impératif. Il se manifeste, la nuit de l’évasion, par une prise de risque physique que le contredirait pas l’auteur du Conte de Monte-Cristo. La fuite par les toits couverts de feuilles de plomb, la longue nuit passée à chercher un moyen d’en descendre, le déséquilibre qui manque de lui faire lâcher prise au-dessus du vide, et jusqu’au dénouement qui doit en grande part au pouvoir du hasard, Casanova décline la panoplie d’une intelligence en action, toute entière tendue vers le désir d’être libre aussi bien d’esprit que de corps.

  • Giacomo Casanova. Histoire de ma fuite des prison de la république de Venise (1788). Paris : Allia, 2014.
  • Michael J. Muryan. « A Model for Eighteen-Century Récits d’Évasion. Odysseus’s Flight from Polyphemus’s Cave » in Michael J. Mulryan et Denis D. Grélé, Eighteenth-Century Escape Tales. Between Fact and Fiction. Lewisburg : Bucknell University Press, 2015.

Évasion #004

down_by_law

Un peu plus de sagacité aurait permis à Jack le souteneur d’éviter un piège tendu par un ancien associé : le voici en attente de jugement pour tentative de détournement de mineur. Zack, animateur de radio taiseux, a perdu au cours de la même soirée et son boulot et sa petite amie. Trop ivre pour se douter que la voiture qu’il a accepté de  convoyer pour mille dollars d’un bout à l’autre de la ville attirerait l’attention de la police, et que celle-ci y trouverait dans le coffre le cadavre d’un inconnu, il est quant à lui accusé de meurtre.  Jack, Zack : on peut les confondre. Ni l’un ni l’autre ne connaissent grand-chose aux femmes, et parfois (la preuve) à la psychologie masculine. Victimes d’un coup monté, ils se morfondent sur leur sorts respectifs et montrent très peu de disposition à sympathiser. Jack à Zack : « Pour moi, t’existes pas. T’es rien ». Zack à Jack : « T’existes pas non plus. Les murs n’existent pas. Le sol n’existe pas. La prison, elle n’est pas là. Ces lits non plus. Et ces barreaux. Rien n’existe ».

Arrive Roberto, touriste italien aux allures d’être tombé directement de la lune. Pour lui tout existe, et d’une manière qui révèle le monde dans toute sa fraîcheur, à commencer par les subtilités prépositionnelles de la langue anglaise, qu’il maîtrise à peine et dont il fait un usage des plus savoureux. Rien ne peut lui faire perdre sa bonne humeur et son indécrottable optimisme, alors que des trois détenus il est le seul dont le crime est avéré. Plutôt que de tenir compte des jours en traçant à la pointe de charbon des barreaux sur le mur (« Tu ralentis le temps », dit Jack à Zack, avant que les deux ne se battent comme des chiffonniers), lui préfère dessiner une fenêtre sur le mur opposé, ce qui donne lieu à une intéressante conversation sur la différence entre regarder une fenêtre (« To look at a window ») et regarder par une fenêtre (« To look out a window »).

Si tout commence, dans Down by law, comme dans un film noir, la nuit, à la Nouvelle Orléans, et se termine comme dans un conte de fée, le matin, dans le bayou louisianais, plus du côté du Texas que du Mississippi, entre ces deux périodes le temps passe pour les trois hommes avec une pénible lenteur. Jusqu’au jour où Roberto annonce à ses acolytes qu’il vient de faire une intéressante découverte pendant sa promenade. – « Ça m’a fait penser à un film que j’ai vu en Italie. Un film américain. Très bon. Avec plein d’action. Un film de prison. Comment on dit en anglais, quand un homme s’enfuit de prison ? » – « Une évasion ». – « Aujourd’hui dans la cour j’ai découvert un moyen de s’évader ». – « Y’a aucune chance de s’échapper à partir de la cour. Aucune ». – « Pas de la cour », réplique Roberto. « À la cour ».

Cette fois-ci, la discussion sur l’usage nuancé des prépositions dans la langue anglaise n’aura pas lieu. Voilà les trois hommes à courir et à hurler comme des adolescents dans les souterrains de la prison. Très vite ils se retrouvent à l’air libre.

Il suffit de mentionner qu’un film a déjà raconté l’histoire, et de signaler qu’un des personnages l’a vu, pour qu’elle ait lieu. L’effet comique réside dans l’ellipse méta-référentielle, que le ton du film, à mille lieux du cinéma d’action américain, rend encore plus efficace. Si Roberto cite le cinéma américain (ou Walt Whitman, ou Robert ‘Bob’ Frost), c’est avec l’innocence de l’étranger pour qui tout fait signe et excède la simple fonction de décor. Sans rien perdre de sa lenteur, le film met bientôt en scène l’errance des trois personnages dans les méandres du bayou louisianais, où l’espace semble se dilater autant que le temps dans la prison. L’évasion n’aura été qu’une sorte de fondu enchaîné.

  • Down by law de Jim Jarmusch (1986)

Évasion #003

coucou

L’histoire se situe en 1944 en Laponie alors que face à l’avancée des Russes les Allemands battent en retraite. Ces derniers sont quelquefois accompagnés de jeunes Finlandais pour la plupart embrigadés de force. C’est le cas de Veiko qui, avant la guerre, comptait bien finir ses études à l’université sans avoir à tuer personne.

Sur un promontoire que forme un large rocher de granit, au bord d’une piste empruntée par les troupes de l’Armée rouge, on l’attache par la jambe à une chaîne fixée à un pieu enfoncé à coups de masse. Sur une couverture, quelques effets de soldat, dont un fusil et une paire de lunettes. Veiko se trouve fixé par une chaîne de moins de deux mètres comme le serait une chèvre servant d’appât. Et, de fait, l’uniforme allemand qu’on lui a fait endosser en territoire russe le voue à une mort certaine. S’il veut retarder le moment de sa capture et de sa mort, il n’a d’autre option que de se transformer en sniper.

Prisonnier à l’air libre, disposant pour se mouvoir d’encore moins d’espace qu’entre les quatre murs d’une cellule, et surtout placé à la vue de ses ennemis, Veiko va faire usage de toutes ses ressources physiques et mentales pour se libérer du pieu qui l’assujettit. En se libérant, il peut non seulement espérer se cacher pour sauver sa vie mais encore éviter de prendre celle d’autrui.

C’est d’abord en vain qu’il tente de briser sa chaîne en faisant usage de son arme.

À l’aide de la pointe d’un ouvre-boîte il retire de sa monture les verres de lunettes d’hypermétrope, arrache à une pousse de conifère un peu de sève qui lui sert à fixer l’un sur l’autre les deux verres, dans l’interstice desquels il insère de l’eau par une paille végétale. Au-dessus du pieu enfoncé jusqu’à la tête, il place une large touffe de mousse sèche, à laquelle il met le feu grâce à la loupe qu’il vient de fabriquer. Le feu est entretenu par des brindilles qu’il trouve aux alentours. Le foyer, éteint brusquement par de l’eau qu’on lui a laissé dans un bidon de métal, fissure la surface de la pierre et révèle la partie supérieure du pieu.

Pendant que des avions patrouillent en rase-motte et que les combats se rapprochent, Veiko, enchaîné et condamné comme Prométhée, et comme lui détenteur du pouvoir du feu, reproduit la même opération, dégageant à chaque fois un peu plus la tête de la barre. Mais le soir arrive et surtout le bois pour le feu vient à manquer : il faut tendre de plus en plus les bras pour aller chercher de plus en plus loin la matière végétale autour du rocher. Au moment où l’eau commence elle aussi à faire défaut, environ 10 cm ont été dégagés.

Ne disposant plus de combustible, Veiko décide alors d’extraire la poudre de chaque balle de son fusil. Il place le tout dans le trou, qu’il comble ensuite de pierres. Après l’explosion, la barre se trouve davantage dénudée mais tient toujours solidement au rocher.

Chaîne et bras tendus, il parvient alors avec la sangle de son fusil à ramener vers lui une pierre de granite. Une fois celle-ci en main, il s’agit de frapper latéralement la pierre contre la tige de métal. Cette tâche, éreintante, l’occupe toute la durée. Mais au soir il parvient enfin à déloger la tige. Il est libre.

L’évasion est ici doublement libératrice, puisqu’elle provoque chez Veiko, qui n’avait pas prononcé un mot jusqu’ici, un véritable torrent de paroles devant Anni, une veuve laponne, et d’Ivan, un soldat blessé de l’armée rouge. Trois personnages monolingues, ne parlant pas un mot de la langue des autres, se trouve forcés de coexister, ce qui donnent au sous-titrage, qui traduit les trois langues en une seule, une fonction inédite au cinéma.

Venu d’abord dans l’intention de se débarrasser de la chaîne qui continue de l’entraver avant de rentrer chez lui (la guerre est finie pour lui, et elle ne tardera pas à l’être pour tout le pays), il décide pourtant de rester auprès d’Anni et de son hôte russe. Les paysages de Laponie, jusqu’alors effrayants, s’adoucissent et prennent un aspect bienveillant, hors du temps et surtout de l’histoire où les termes de « fascisme », de « démocratie » ou encore de « guerre » perdent leur valeur.

  • Le Coucou, de Aleksander V. Rogozhkin (2003)