Évasion #010

À l’occasion de sa rétrospective Jacques Becker, la Cinémathèque française propose un classement subjectif des dix meilleurs films d’évasion. Le Trou se place en première position, devant Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson et L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel. La suite ici.

Évasion #009

« – À une époque, je me suis efforcé de concevoir un labyrinthe circulaire, géométriquement admissible mais n’offrant aucune possibilité d’évasion. Inlassablement j’élaborais des plans, et quels plans ! Le cercle symbolise la perfection, l’éternité et quelqu’un a prétendu que le temps était cyclique. J’imaginais le prisonnier ramené à son point de départ moins par une erreur de parcours que par une illusion de la durée. La clé du décale absolu appartenait au temps et non à l’espace ; mon bonhomme oubliait le chemin parcouru à l’instant même où il recommençait son trajet ainsi de suite. Je le condamnais au mouvement perpétuel. Démentiel, non ? Comment dessiner le temps sur une feuille de papier ? Heureusement j’ai vite envoyé promener ces inepties ».

  • André Hardellet, Le parc des archers, Œuvres complètes II, Paris : Gallimard, L’arbalète, pp. 42-3.

Évasion #008

« Si nous décidons de nous évader grâce à un tunnel, nous ferons apparaître en creusant ce tunnel un important monticule de terre, soit la version en négatif du trou, qu’il nous fait éliminer avec la plus grande vigilance, sachant qu’il est bien sûr peu commode d’imiter du vide avec du plein » (7).

« Sous l’évasion : Creuser le tunnel, limer les barreaux, fabriquer des cordes / toute une industrie échevelée qui emménage en une nuit dans le centre de détention et met au travail un bureau de contractuels à bout de nerfs (…) À la surface de l’évasion : Rien n’est visible. Le bureau est parfaitement rangé. C’est ce que j’appelle Beauté du bureau » (151).

  • Emmanuelle Pireyre. Comment faire disparaître la terre ? Paris : Le Seuil, collection « Fiction & Cie », 2006.

Évasion #007

En se rendant à La Rochelle pour en briser le siège, d’Artagnan s’éloigne aussi de la Bastille, où Richelieu le menaçait de l’envoyer. Le Cardinal soupçonne en effet le jeune homme à peine débarqué de sa province d’avoir protégé Anne, épouse de Louis XIII et amoureuse du prince Buckingham, qui s’apprête à venir en renfort aux Rochelais. À dix jours à cheval de Paris, les pires ennemis de d’Artagnan ne sont pourtant ni les Anglais ni les réformés, mais bien Milady, l’agent de Richelieu. Un peu plus tôt, le mousquetaire a su se jouer d’elle d’une manière si fine et si cruelle (à la manière des libertins pour qui l’amour est une forme de duel) que la jeune femme s’est jurée de le détruire.

Il en faut de peu, à deux reprises, pour que ses sbires y parviennent. Sachant l’origine des attaques dont il est l’objet, et convaincu que Milady ne renoncera pas à tenter de le tuer, d’Artagnan se voit forcé de la contrer à tout prix. L’occasion d’agir se présente lorsque mis au courant de la mission secrète qu’elle doit accomplir à Londres, et aidé d’Athos, d’Artagnan décide de faire prévenir l’homme qui, de l’autre côté de la Manche, a le plus de raison de la haïr : lord de Winter, frère de son feu époux.

Après un voyage sur une mer agitée qui l’a retardée de plusieurs jours (alors que le courrier des deux hommes a voyagé bien plus vite qu’elle par voie de terre – il est étonnant de constater combien Les Trois Mousquetaire d’Alexandre Dumas illustre à tel point Vitesse et politique de Paul Virillo), voilà Milady cueillie à son arrivé à Londres et emprisonnée dans le château de son beau-frère. « Les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, les barreaux en sont solides », prévient de Winter, qui compte bien l’y laisser deux ou trois semaines, le temps d’obtenir la lettre de déportation à Botany Bay ou « dans quelque Tyburn de l’océan Indien » (LII). En attendant, la consigne est précise : « un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’ont fait feu sur vous ; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne » (XXXIX).

Pour surveiller Milady, de Winter peut compter sur John Felton, qui le sert fidèlement depuis dix ans. « Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John », ordonne et menace de Winter. « Elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser la parole » (chapire L).

La seule idée de se venger de d’Artagnan suffit à Milady pour chercher par tout les moyens de s’évader. Perdre un an, deux ans, peut-être trois, à trouver le moyen de revenir, pauvre et abjecte, c’est-à-dire diminuée aux deux-tiers de sa grandeur, de l’autre bout du monde, au même moment où la réputation et le triomphe de son ennemi d’Artagnan augmentent à proportion inverse, voilà qui la dévore d’un feu terrible. Il lui faut trouver le moyen de se venger de lui et la seule manière d’y parvenir est de recouvrer sa liberté avant que ne parvienne son ordre de départ.

Contrairement à Edmond Dantès, Milady dispose de peu de temps. Surtout c’est une femme. « Si elle était un homme », se dit-elle « elle tenterait tout (…) et peut-être réussirait-elle ». Pourquoi, se lamente-t-elle, « le ciel s’est-il trompé, en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat ! » La violence physique étant pour elle un signe de faiblesse, elle se résout rapidement à lutter « en femme ». « Ma force est dans ma faiblesse ».

Il lui faut peu de temps pour comprendre que de tous les hommes chargés de sa garde, John Felton est le plus susceptible de tomber sous son charme. À travers ses longs cils noirs, sans avoir l’air d’ouvrir les paupières (elle feint de s’évanouir) elle observe sa victime, pour l’heure impassible, et croit percevoir dans son attitude un mélange de jeunesse, de naïveté et de vertu (« la fermeté d’un fanatique, le calme d’un martyr », écrira Dumas plus tard à propos du ‘vrai’ John Felton, assassin du ‘vrai’ Buckingham) susceptible de servir de terreau à une faiblesse sentimentale. « Celui-là », se dit-elle, comme Rodolphe se le dit à propos d’Emma Bovary, « il y a moyen de le perdre ». Elle l’aura.

Il faut à Milady quatre journée pour gagner la confiance de son geôlier et le convaincre de son amour. L’extase religieuse (« l’irrésistible attrait de la volupté mystique, la plus dévorante des voluptés »), le désespoir de femme suppliciée, sa beauté angélique dont elle contrôle toutes les manifestations (jamais, en observant son reflet dans un miroir, elle ne s’était sentie aussi belle), sont les outils d’un travail de sape, un labeur de creuseur de tunnel.

La solidité des murs, des portes et des barreaux est donc ici remplacée par l’austérité et la nature sauvage d’une âme fanatisée dont il s’agit de percer l’épaisseur. En sondant ses gestes, en minant son cerveau et en érodant son cœur (LV), Milady finit par en faire sa proie. Elle le manipule par le charme émanant de ses manières et de ses paroles. À la puissance du désir chez l’homme fanatisé fait face le désir de puissance d’une femme décrite comme sans scrupule. Son intériorité se fait l’espace de sa volonté féroce et sans pitié. C’est une comédienne, qui ne cesse de jouer pour les autres, et dont la trace des rictus authentique sur son visage ou de ses ongles enfoncés par la rage dans le tissu des accoudoirs n’est visible que pour le lecteur.

Tout le conte qu’elle donne à Felton (son enlèvement autrefois, le narcotique qu’on lui fait prendre, l’enfermement dans lequel elle s’est retrouvée, les outrages qu’elle a subis, son marquage inique par le fer du bourreau), sont distillés comme le plus convainquant des scénarios sadiens pour le fanatique Felton, dont la rage et l’excitation amoureuse est portée à blanc. Tout ce que le lecteur apprend de son côté, aidé par un narrateur qui la démasque, c’est qu’en elle tout est mensonge et vol, meurtre et manipulation, et qu’au plus haut de sa puissance son âme est « baignée d’une joie infernale ».

Pour feindre le désespoir, Milady se laisse surprendre par Felton en train de chercher le meilleur moyen de se pendre dans sa cellule. La scène résonne avec une pendaison antérieure, réelle cette fois-ci, celle que plusieurs années plus tôt lui a réservée Athos, après avoir découvert que celle qui l’a épousée était « marquée » à l’épaule. Si on finit par en apprendre assez sur son crime original, on ne sera pas comment ce jour-là elle réussit à échapper à la mort voulue par le mousquetaire ni pourquoi, une fois revenue à la vie, elle décide de se jeter dans les intrigues royales en servant d’âme damnée à Richelieu.

Pour prouver à Felton son courage et son désespoir, elle se frappe du couteau qu’il lui a procuré. Cela lui suffit pour le convaincre de vouloir la sauver. La nuit venue, il se suspend à la muraille du château, scie les barreaux de la cellule de Milady, l’en dégage en la portant, au-dessus du vide, jusqu’au pied du mur. Ce sont ensuite quatre hommes qui viennent les chercher de la mer, où l’attend un navire en partance pour Boulogne. Béthune et Armentière (« Armentières, je ne connais pas cela », s’écrie Porthos, LX) n’est pas loin.

Alexandre Dumas. Les Trois Mousquetaires (1844).

Évasion #006

vidocq

Avant de devenir chef de la sûreté puis premier des détectives privés, il fut voleur, déserteur, souteneur, contrebandier, charlatan, faussaire, amant très volage et très mauvais fils. Maîtrisant tous les patois et tous les argots, connaissant toutes les routes et tous les grands chemins, aussi sûr de sa force que de ses instincts, il trompe, cogne, extorque et s’enivre, filant dans une France dont il semble à peine s’apercevoir qu’elle est secouée par les errements de sa révolution et sous le feu de ses ennemis extérieurs. Certes, il n’est pas l’unique auteur de son récit, et l’exagération voire la mythomanie menacent de transformer ces mémoires en roman. Mais il transpire des aventures de François Vidocq une immense volonté qui fascine, près de deux siècles après leur parution.

C’est peu dire en tout cas que le jeune homme, avant de les incarner, fait fi des règles et des lois de son temps. À chaque fois que l’occasion se présente, pour nourrir ses instincts dispendieux et une concupiscence jamais satisfaite, Vidocq déploie une énergie extraordinaire  à se procurer les biens d’autrui et laisser ses adversaires sur le carreau. Délits et arrestations se succèdent avec une telle rapidité qu’on ne peut reprocher au lecteur, au bout de cent pages, de se mettre à confondre les épisodes.

Sa capacité à extorquer et à tromper n’a d’égal que la naïveté avec laquelle il semble se laisser gruger par ses confrères brigands et ses maîtresses plus ou moins fidèles. Ne s’exprime chez lui aucune solidarité de classe : lorsqu’il est arrêté et jeté en prison, la privation de liberté est  moins gênante, dirait-on, que l’obligation de se soumettre à la morale immonde de ses compagnons d’infortune, tous ou presque à ses yeux scélérats et faux-frères. Mais personne d’autre plus que lui n’est sensible à l’injustice d’une fausse accusation. Le désir de se libérer du joug de l’enfermement est à proportion du sentiment de ne pas mériter sa sentence.

Une chose au moins le rapproche des moins recommandables de ses codétenus : le désir constant de recouvrer sa liberté, et par tous les moyens possibles. « La soif de la liberté devenant une idée fixe », note-t-il, « peut enfanter des combinaisons incroyables pour l’homme qui les discute dans une parfaite tranquillité d’esprit. La liberté !…, tout se rapporte à cette pensée ; elle poursuit le détenu pendant ces journées que l’oisiveté rend si longues, pendant ces soirées d’hiver qu’il doit passer dans une obscurité complète, livré aux tourments de son impatience. »

À la panoplie des subterfuges rien ne vient manquer : la fabrication de fausses clés, le percement d’un mur, d’un plafond ou d’un plancher, la corruption des gardiens, la descente en rappel par des cordes en drap, sans compter l’opportunisme de tous les instants qui lui permet dès que l’occasion se présente de se soustraire à la surveillance dont il est l’objet en se faisant passer pour un autre. Avec Vidocq, les prisons de Lille ressemblent à de piètres passoires. Dans le seul chapitre cinq du premier livre de ses mémoires, il s’évade à trois reprises. Les circonstances de ces échappées belles  laissent prise à une forme d’humour qui vire parfois au burlesque. Un jour, le trou percé dans le mur par ses codétenus n’est pas assez large pour le laisser passer. Le voici donc immobilisé, exactement entre l’état de prisonnier et celui de fugitif, au grand dam de ceux qui comptaient s’échapper après lui. En règle générale, toute l’inventivité et l’opiniâtreté qu’il met à recouvrer sa liberté se trouve mise rapidement  à mal par le ridicule de ses bravades d’homme à nouveau libre.

C’est moins sur ses délits de faux en écriture (comme le sont, en quelque sorte, ses mémoires) qu’à sa réputation de « détenu remuant, indocile, audacieux, sur le chef de tant de complots d’évasion », que se porte finalement sa culpabilité. « Il fallait faire un exemple », écrit-il : « je fus sacrifié ». Condamné à six ans de travaux forcés au bagne de Brest, il comprend qu’il doit tenter de s’échapper en chemin. C’est chose faite avant Senlis, grâce à des limes souples  qu’un codétenu porte dans ses intestins. Mais aussitôt libre, le voilà repris. À Bicêtre, le 13 octobre 1797, trente-quatre détenus dont Vidocq s’échappent de leur cellule pour se retrouver dans la cour des fous. Ils sont aussitôt repris. Un mois plus tard, c’est le départ de la chaîne en direction de la Bretagne. On reconnaît les moins malheureux à leur volonté de s’enfuir (ils sifflent et chantent). Mais la chose n’est pas aisée, même pour les plus expérimentés des chevaux de retour. Le pénible voyage dure vingt-quatre jours. Assigné provisoirement dans un dépôt, Vidocq parvient à s’enfuir grâce à la complicité de codétenu, des vêtements de civil sur le dos. Mais en sautant du mur d’enceinte il se foule les deux pieds et doit bientôt se trainer jusqu’à la porte du bâtiment pour qu’on veuille bien le laisser y retourner. Il lui faudra attendre d’intégrer le bagne pour que se présente une nouvelle occasion de déjouer la surveillance des argousins.

On passe sur les circonstances de son séjour en Bretagne. Le voilà embarqué à Rotterdam sur le Barras, navire corsaire, où il reste six mois. Arrêté de nouveau, et identifié comme fugitif, il prend cette fois-ci la direction du bagne de Toulon. Il a vingt-quatre ans. Deux tentatives lui seront nécessaires pour recouvrer la liberté, et la conserver auprès d’une population provençale bienveillante qui s’estime, par le traitement politique qu’on lui fait subir, tout autant que lui injustement dans les fers.

Comme le récit progresse, se dessinent les traits d’un homme qui, moralement, ne perd jamais nord. Les tactiques de dissimulation, les ruses et les subterfuges qu’il apprend et dont il se fait le merveilleux complice permettent de sans cesse fausser compagnie aux autorités. Sa personnalité s’affermit alors que se multiplie ses déguisements, ses dissimulations et ses prête-noms. L’espace français s’ouvre devant lui ; il est loin d’être lisse et vierge. Tout chemin se définit moins par sa direction que par son niveau de surveillance par la police. Toute porte  par sa difficulté à l’ouvrir sans disposer de clé. Il convient, devant chaque obstacle, à lui faire entendre raison, et devant chaque circonstance de tester sa capacité de s’en sortir. Plus encore que l’idée de liberté, ce sont les moyens imaginés puis mis en œuvre pour la recouvrer qui le motivent. Rien d’étonnant, alors, qu’une fois devenu policier, Vidocq saura mieux que quiconque déjouer l’imagination de ses suspects.

  • François Vidocq. Mémoires, T1, 1828.