Filature #029

bourne

Votre gouvernement a décidé de vous éliminer pour cacher toutes les traces d’un programme secret dont vous êtes un élément clé. Vous venez d’échapper au bombardement, par un premier drone, du camp de base où vous avez trouvé refuge. Un second drone armé arrive, guidé par un implant GPS inséré sous votre peau. Que faire ?

Dans un premier temps, sortez de votre sac un plat en fer blanc, couvrez-le d’une feuille d’aluminium et à l’aide d’un ruban adhésif plaquez au-dessus de l’aine droite, où se trouve l’implant. Le drone perd brusquement la trace des signaux que vous émettez. En trois secondes, montez les pièces de votre fusil d’assaut et lorsqu’arrive l’avion sans pilote, abattez-le.

Mais en même temps qu’un troisième drone voilà qu’à vos trousses surgit une meute de loups affamés (vous êtes en plein Alaska, au milieu de l’hiver).

Au couteau, et sans anesthésie, extrayez l’implant, que vous glissez temporairement sous la langue. Construisez un piège et attendez que le loup le plus affamé bondisse sur vous pour vous déchiqueter. Actionnez le piège, l’animal est pris, et saisissez-vous de lui pour lui faire avaler l’implant comme à un chat sa pilule. Relâchez l’animal. Il prend la direction opposée à la vôtre. Attendez que le drone le fasse exploser en pensant vous atteindre. Vous voici, officiellement, neutralisé. Votre vraie mission peut commencer.

The Bourne Legacy, un film de Tony Gilroy (2012)

Filature #028

Google data center Douglas County

Google data center Douglas County

« Tail ‘Em and Nail ‘Em »—« Suivez-les et chopez-les » : c’est le nom officiel de l’agence que dirige Maxine Tarnow (qui rime un peu avec Marlowe), une ancienne inspectrice des fraudes qui a peut-être perdu sa licence officielle mais qui a conservé son pistolet Beretta et qui, comme le héros de Raymond Chandler, n’est jamais à cours de répliques aussi spirituelles que percutantes. La seule différence, si l’on peut dire, c’est que Maxine est divorcée, mère de deux enfants, et que nous sommes au début de l’été 2001 à New York. Le lieu et la date agissent sur le lecteur comme une immense prolepse, dont joue Pynchon pour acérer l’impression générale que le hasard doit tout à une certaine forme de paranoïa (comme l’ail, « right, you can never have too much » (11)), et qui pourrait—ou non—mettre au jour un dessein catastrophique en train de s’accomplir.

Une série de rencontres pousse Maxine à s’intéresser au sort d’hashlingrz (pas de majuscule), une société informatique au but aussi mystérieux que son nom est imprononçable, dirigée par le richissime Gabriel Ice, et ayant mystérieusement survécu à l’éclatement de la bulle internet quelques mois plus tôt. De l’argent transite par ses comptes bancaires pour, on ne sait trop comment, être exfiltré en direction du Moyen Orient. La nuit Maxine plonge dans l’Internet profond (Deep Web), inaccessible aux moteurs de recherche, et qu’arpentent sous pseudonyme les mêmes improbables associés et ennemis putatifs avec lesquels elle a affaire le jour à la surface. Si l’on s’y perd dans ce récit ce n’est jamais pour très longtemps, car le hasard (ou les forces invisibles du mal) réaligne rapidement les pions à la manière d’un algorithme, « kind of like a Markov chain, where the transition matrix keeps repeating itself » (78).

Au fur et à mesure qu’elle prend conscience de l’importance de son enquête aux yeux de ceux qu’elle surveille, augmente chez Maxine le sentiment d’être observée et suivie. Ainsi filatures et surveillances se croisent et parsèment ce récit selon des modalités qui tiennent aussi bien aux moyens classiques de la fiction (deux hommes dans un bar page 80, course en taxi page 148), que des technologies émergentes (caméras, reconnaissance vocale, puces et implants GPS peut-être de fabrication russe). Ne pas laisser de trace de son passage, ou au contraire tâcher de retracer les pas (numériques ou physiques) de celui qu’on poursuit de sa curiosité, devient l’obsession principale des protagonistes. Autant dire qu’il vaut mieux être du bon côté de la lame pour prendre le temps de « cyberflâner » (354) dans un Starbuks.

Une originalité bienvenue de Bleeding Edge est d’avoir déjoué l’attente provoquée par la connaissance des événements de 2001 à New York. Ceux-ci passe dans le récit comme par la bande, ne résolvant rien de l’intrigue, mais marquant par son impact l’acte de disparition d’un internet secret, profond, auxquels seuls les initiés ont accès, et peuvent se retrouver entre eux sans avoir l’impression d’être surveillés.

Thomas Pynchon, Bleeding Edge, Penguin Books, 2013

Filature #027

Erec

« Nain, laisse-moi passer ! Je veux parler à ce chevalier ! C’est la reine qui m’envoie ! » Au lieu d’obtempérer, le nain lève et déploie son fouet pour frapper la suivante de Guenièvre, qui revient vers sa reine les mains ensanglantées. Cette scène se passe dans une forêt, un jour de Pâques, au cours d’une chasse au cerf blanc décidée par le roi Arthur. Il a été promis au chasseur le plus émérite de recevoir du souverain le droit de désigner par un baiser la femme de son cœur. C’est dire si l’enjeu de cette journée est grand. Érec, un chevalier de la Table ronde, ne participe pourtant pas activement à cette chasse, préférant tenir compagnie à la reine, qui l’aime bien.

Devant l’échec de la suivante, c’est au tour d’Érec de tenter de forcer le passage et de découvrir l’identité de ce mystérieux chevalier, mais le nain le cingle lui aussi au cou et au visage. Érec fait marche arrière, car « folie n’est pas vasselages » (il ne faut pas confondre folie et courage) et nul ne peut lui reprocher de ne pas vouloir se battre sans armes.

Revenir au château de Cardigan pour s’armer lui prendrait trop de temps : « Se je la guerre les alloue / Ja mes retrouver ne porroie / Le chevalier par avanture ». Lequel chevalier s’éloigne déjà à grande allure dans la forêt. Une seule solution s’offre alors à lui : « Mieux vaut que je le suive — ou de près ou de loin — jusqu’à ce qu’on me prête ou loue des armes, à ma convenance » (Siure le me covient adés,/ Ou soit de loing ou soit de pres, / Tant que je puisse armes trover / Ou a loiier ou a prester).

Érec dispose de trois jours, durée pendant laquelle le baiser est mis en répit.

Dans ce récit vieux de 850 ans, le lecteur n’apprend pas grand-chose sur la manière dont Érec procède à sa filature. Tout juste sait-on qu’il va « sivant tote voie » le chevalier en armes et le nain qui avait frappé, jusqu’à ce qu’ils arrivent « a un chastel / Mout bien séant et fort et bel. » Le chevalier semble y être connu car on le salue. Érec le suit pas à pas à travers le bourg « jusqu’à ce qu’il le voie héberger – ce dont il est très satisfait. » Cette arrivée au bourg forme un écho très lointain à l’entrée de Frédéric à Chichilianne sur les pas du tueur en série dans le roman de Giono Un roi sans divertissement.

Érec poursuit son chemin jusqu’à ce qu’un vavasseur, membre d’une petite noblesse et « maître d’une bien pauvre demeure », lui propose de l’héberger. L’homme commande à sa fille (dont on apprendra plus tard qu’elle a pour nom Énide) de s’occuper du cheval d’Érec. Sa mise est pauvre mais sa beauté l’éblouit. Il en tombe immédiatement amoureux et c’est pour la fille se son hôte, après que celui-ci lui eut prêté des armes, qu’Érec provoque le chevalier « aux armes d’azur et d’or ». Vainqueur de ce que Jean-Pierre Foucher désigne comme le « premier grand combat singulier des romans de la Table Ronde », Érec épargne son ennemi mais lui enjoint d’aller jusqu’à Cardigan annoncer sa victoire.

Chrétien de Troyes. Érec et Enide in Romans de la Table Ronde, traduit en français moderne par Jean-Pierre Foucher. La version originale est disponible ici.

Filature #026

Nous sommes à Paris juste avant la Première Guerre mondiale et Fantômas court toujours. Il faut s’y habituer : il change de nom et d’aspect, collectionne les identités, multiplie les caches et les maîtresses plus ou moins consentantes de ses méfaits, accumule les vols et les assassinats et semble ne vouloir conserver qu’un seul but : incarner à lui seul le crime et l’abjection.

Le cadavre broyé et défiguré d’une femme a été retrouvé chez un certain Docteur Chaleck. S’agit-il de celui de Lady Beltham, la maîtresse de Fantômas, qui pourrait justement être Chaleck ? S’étant jurés d’arrêter leur ennemi, le policier Juve et son acolyte journaliste Fandor décident de mener l’enquête. Lorsque le mystérieux Chaleck sort de chez lui pour s’engouffrer dans son automobile après s’être assuré, d’un regard circulaire, qu’il n’est pas suivi, les deux hommes sortent de la boutique de confection de chemises où ils faisaient le guet, de l’autre côté de la rue, hèlent un taxi et s’y jettent à la va-vite.

Peu de temps plus tard, dans un quartier populaire de la capitale, de la première voiture sort un Chaleck transformé en apache. Contre un arbre l’attend une jeune femme (Joséphine) qui lui tend discrètement un billet. Juve demande alors à Fandor de suivre la femme tandis que lui s’occupe de Chaleck.

La seconde filature fait long feu. Le taxi (immatriculé 1014-G.3) à bord duquel Juve prend place est repéré par un complice de Fantômas. L’allure auquel avance le véhicule lui permet de le rattraper en quelques foulées. En trois coups de couteau il provoque la crevaison de la roue arrière-droite.

Pendant ce temps, Fandor suit la jeune femme jusque dans une voiture de première classe de la ligne 2 de métro, sur sa section aérienne, entre Barbès et la station qui ne s’appelle pas encore Jaurès. Une fois sortie, la femme pénètre dans un immeuble par une porte cochère. Fandor s’installe en face de l’édifice, à la terrasse d’un café. Il commande une bière et de quoi écrire. Une heure plus tard, l’oiselle en ressort habillée en raisonnable jeune personne. Le journaliste attrape sa canne, paie rapidement sa consommation et poursuit sa filature, jusqu’à la gare de Lyon où un “barbe”, Monsieur Martiealle de la maison Kessler et Barru, attend la Joséphine. On s’installe à bord d’un PLM.

Pour voler l’homme d’affaire et s’assurer de ne laisser aucun témoin de son méfait, Fantômas n’hésite pas à provoquer une catastrophe ferroviaire dont Louis Feuillade illustre les conséquences par ce qui semble être, déjà, des images d’archive (l’accident est quant à lui filmé à l’aide de modèles réduits, à la sortie d’un tunnel en carton pâte).

En assistant à ces filatures, l’attention du spectateur est moins soutenue par l’action que par le cadre parisien (et authentique celui-là) où elles se déroulent. Dans les rue encore pavées, filent toutes sortent d’engins à roues. En quelques minutes, on y voit triporteurs, bicyclettes, tramways à impériale (celui qui relie la porte de la Chapelle et le Jardin des Plantes), taxis (décapotés ou pas), charrettes de livraison et voitures à traction animale. De petits nuages sortis des pots d’échappement à chaque départ des moteurs font en matière de pollution concurrence aux crottins laissés par les chevaux. Badauds et passants, travailleurs et enfants sont, pour le spectateur d’aujourd’hui qui examine ces séquences filmées il y a plus d’un siècle, corps avec une époque. Certains semblent au reste moins des figurants se sachant filmés que de vrais Parisiens interloqués qui au passage des acteurs font arrêt avec de petits coups d’œil en direction de la caméra.

Juve contre Fantômas, un film de Louis Feuillade (1913), d’après le roman de Pierre Sevestre et Marcel Allain.

Didier Blonde. Les Voleurs de visages. Paris: Métailié, 1992.