Filature #006

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Paul Auster’s City of Glass by Paul Karasik and David Mazzucchelli. Adapted from the novella by Paul Auster

Sans famille ni ami, Quinn est un poète new-yorkais qui depuis plusieurs années écrit sous le pseudonyme de William Wilson des romans policiers de qualité médiocre. Une nuit, il reçoit un appel téléphonique. On souhaite parler à Paul Auster, détective privé. Puisque l’appel ne lui est pas destiné, Quinn raccroche. Deux nuits plus tard, devant l’insistance de l’interlocuteur, il admet être Paul Auster et accepte de rencontrer son futur client, Peter Stillman. Ce dernier craint pour sa vie : son père, condamné pour l’avoir soumis à une expérience de solitude absolue pendant près de dix ans (« An entire childhood spent in darkness, isolated from the world, with no human contact except an occasional beating 31), va sortir de prison. Stillman et son épouse Virginia demandent à Quinn de surveiller le vieil homme dès son arrivée, le lendemain soir, à la gare Grand Central. « I want you », lui demande Virginia « to watch him carefully. I want you to find out what he’s up to » (34).

Quinn se lance alors dans ce qui, à première vue, semble n’être qu’une filature idéale (« a glorified tail job » 34). Tous les matins, Stillman quitte son hôtel miteux et se lance dans des marches interminables et sans but apparent à travers les rues de Manhattan. « Stillman never seemed to be going anywhere in particular, nor did he seem to know where he was » (71). Les yeux rivés sur le trottoir, il s’arrête parfois pour ramasser un objet et noter quelques mots sur un carnet de couleur rouge. Alors que tout semble avoir lieu « on the surface of things » (72) dans une sorte de course aléatoire, le travail de Quinn consiste à laisser le moins possible de place au hasard. Car suivre un homme qui erre ne revient pas à errer soi-même. Quinn décide alors de prendre note des moindres mouvements de l’homme qu’il suit dans un petit carnet rouge acheté sur un coup de tête le premier jour de sa filature, à l’aide d’un stylo acheté à un sourd-muet.

Les journées de Quinn sont entièrement occupées à suivre les pas de Stillman. L’incohérence de ses marches fait de New-York l’espace labyrinthique d’une tension vécue comme une purge : « Using aimless motion as a technique of réversal, on his best days he could bring thé outside in and thus ursup the sovereignty of inwardness » (74). Mais la plupart du temps, la page du carnet devient la surface dédoublée de celle de la ville : un palimpseste illisible en apparence (76). La quête se transforme alors en perte progressive d’intériorité, déjà mise à mal par l’appropriation de l’identité de Paul Auster, qui pour Quinn ne constitue que la coquille d’un homme « with no thoughts » (75). Progressivement, l’espace romanesque dilue toute forme de libre arbitre chez Quinn.

Un soir, en relisant ses notes, il entrevoit le sens des itinéraires notés sur son carnet. Chaque jour, Stillman reproduit dans les rues de New-York la forme d’une lettre de l’alphabet pour former le syntagme suivant : Tower of Babel. C’est dans l’espace même de la ville que s’inscrit le mystère de ses habitants et de leurs pensées. Quoique mystérieux, cet indice pousse Quinn à rentrer en contact avec Stillman. Trois conversations ont alors lieu, pendant lesquelles ce dernier ne semble avec pas conscience de l’identité de son interlocuteur. Le lendemain, il disparaît.

City of Glass, de Paul Auster, in The New York Trilogy. New York, Penguin Books, CAF, 1990.