Filature #009

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 À peine sorti de convalescence, un homme observe les Londoniens de la fenêtre d’un café. Ce n’est pas un détective mais il partage avec Sherlock Holmes le double désir de se trouver « at the very center of five millions of people » et d’interpréter avec précision l’identité sociale et l’histoire personnelle de chaque individu sur lequel vient se poser son regard. Ainsi passe-t-il l’après-midi à diviser l’humanité en diverses catégories : subalternes ambitieux, chefs de bureau suffisants, pickpockets mal déguisés, employées modestes et femmes du monde, prêteurs et bretteurs, vendeurs et alcooliques : il lui suffit d’user de son sens de l’observation et de la déduction pour former un ordre dans le chaos des Hommes : « I could read, even in that brief interval of a glance, the history of long years » (183).

Cette disposition mentale l’excite. Il s’y sent calme et heureux—« in one of those happy moods which are precisely the converse of ennui » (179). En fin d’après-midi, un homme d’un certain âge vient à passer devant lui et invalide soudain l’ensemble de ses principes de déduction analytique. Toutes les contradictions de la nature humaine semblent habiter le vieillard, sans qu’aucune ne prenne le pas sur les autres. En lui le narrateur reconnait en effet « the ideas of vast mental power, of caution, of penuriousness, of avarice, of coolness, of malice, of blood-thirstyness, of triumph, of merriment, of excessive terror, of intense—of extreme despair » (184). Paralysé mentalement, le narrateur est alors traversé d’un désir de le ne plus quitter cet homme des yeux. Il quitte précipitamment son poste d’observation à l’intérieur du café et se met à le suivre dans les rues de Londres.

S’ensuivent vingt-quatre heures de filature ininterrompue, pendant lesquelles le vieil homme, sous une pluie de plus en plus dense, erre dans les rues tantôt pleines tantôt désertes de la capitale, alternant les périodes de marche rapide et décidée et les moments de fatigue et d’apparente hésitation. Pas une fois il ne fait arrêt mais bientôt ses parcours se recoupent pour devenir circulaires. Au caractère de plus en plus prévisible de son itinéraire s’oppose alors l’opacité de ses motivations ainsi que son endurance physique. Ses vêtements, sales, sont fait d’étoffe riche. Il porte au doigt ce qui semble être un diamant et à la taille un objet qui pourrait être un poignard. À aucun moment il ne prend conscience d’être observé, même lorsque son suiveur le tient à quelques pas de lui. Au bout d’une nuit et d’une journée, le narrateur, de guerre lasse, exténué physiquement et mentalement, décide d’abandonner sa filature. Voyant s’éloigner le vieillard, il trouve alors pour lui seul une catégorie taxinomique : « This old man is the type and the genius of deep crime. He refuses to be alone. He is the man of the crowd » (188).

Tout comme le narrateur vis-à-vis de l’homme de la foule, le lecteur de « L’homme de la foule » se trouve forcé de neutraliser, au final, son jugement. Le mystérieux vieillard est il un criminel ? En quoi son caractère relève-t-il du « deep crime » ? À quoi—quelle disposition de l’esprit, quelle motivation d’agir, quels signes invisibles dans la description de ses errances—correspond « the absolute idiosyncrasy ot its expression » (183) ? Rien ne montre, dans son comportement, qu’il est capable d’un geste contre l’humanité, et rien ne prouve la présence réelle de l’arme que le suiveur pense avoir aperçue à sa ceinture. Celui qui le suit ne projetterait-il pas alors sur cet autrui illisible la part obscure de sa propre abjection ? Qui, du suiveur et du suivi, serait le plus dangereux et le plus à surveiller, au nom de la paix entre les Hommes ? Finalement, si le suivi mérite d’être désigné comme « the man of the crowd », et non « the man in the crowd », c’est que son apparente solitude rime, et Baudelaire l’a bien saisi, avec une disposition qui le préserve de sa propre disparition. Mais Poe fait de l’homme de la foule celui qui, condamné à ne jamais s’arrêter d’errer, demeure le seul dans l’espace public, une fois tous les autres individus rentrés chez eux. Il est, littéralement, le dernier homme. Sans lui, que serions-nous ? C’est peut-être alors son secret, le secret « which do[es] not permit (…) to be told » (179, 188), et son malheur.

« The Man of the Crowd », de Edgar Allan Poe, dans The Fall of the House of Usher and Other Writing, London, Penguin Classics, (1840), 1986.