Filature #010

suite-venitienne

Sophie Calle

Au cours de l’année 1978, Sophie Calle décide de remplir son emploi du temps avec celui d’autres personnes en procédant à leur filature. Elle reporte dans son journal intime le résultat de ces expériences sous forme de notes et de photographies. Ces personnes sont choisies de manière aléatoire : l’une à cause de sa coiffure étonnante, l’autre parce qu’elle croule « sous le poids d’un paquet », l’autre encore parce qu’elle donne l’impression, par sa nervosité, de se savoir suivie.  Comme le fait remarquer l’artiste, son nom de famille équivaut en espagnol au mot rue, et renvoie donc la notion d’errance. « Mon prénom signifiant en grec : sagesse, cela donnait ‘sagesse de la rue’ ». Qui d’autre mieux que Sophie Calle pouvait alors mener à bien cette résolution prise le 1er janvier 1979 : chaque jour de l’année procéder à une nouvelle filature ?

Cependant, écrit-elle le même jour et quelques heures plus tard, « dans les Jardins du Luxembourg, je commence mal l’année » : ayant perdu de vue sa cible, elle se résout par dépit à suivre un pigeon… De manière générale, la persévérance et le savoir-faire lui manquent : le temps est trop froid, les personnes suivies trop rapides, des rencontres inopinées lui font perdre le fil celui des personnes sur qui doivent s’attacher ses pas. Au premier jour de l’année, son projet est déjà un échec. Une autre année passe. À la fin du mois de janvier 1980, elle prend un homme en filature, perd sa trace, et « le soir même, lors d’une réception, tout à fait par hasard », le même homme lui est présenté. Elle apprend alors de sa bouche qu’il s’apprête à partir pour Venise. Sophie Calle décide de le suivre jusqu’en Italie et d’y reprendre sa surveillance. En dialecte vénitien, comme en espagnol, rue se dit calle.

Partie pour Venise le 11 février, ce n’est que le 16 que Sophie Calle arrive à retrouver la trace de Henri B et de sa femme. Sophie Calle suit ce couple de touristes dans les rues froides de la ville, prenant en note le détail de leur itinéraire. Avec quelques secondes de retard, elle imite leurs gestes photographiques. Ce jour-là, le contact visuel est rompu devant la Banco di Roma, et Calle doit se résoudre à abandonner prématurément son projet. Elle n’aura, se dit-elle, surpris qu’ « une heure de la vie de Henri B. ». Cependant, en fin d’après-midi, une amie italienne lui signale la présence du couple dans un café. La filature reprend, et avec elle la traque de leurs regards : dans quelle direction portent leurs yeux ? Quelle est la raison de leur présence dans cette ville ? Le plaisir qu’ils prennent à y rester se traduit, pour Calle, en frustration ou en ennui – et peut-être en une sorte de jalousie. Elle ne veut pas se résoudre à « imaginer, supposer », et à partir de fragments aperçus et pressentis retrouver des réponses à ses questionnements. Cette détermination l’oblige à passer de longues heures dans le froid, le vent, et parfois sous la pluie, et à utiliser toutes les techniques professionnelles de la filature pour arriver à ses fins.

Le 19, Henri B. repère sa suiveuse et l’identifie : «  il est devant moi, tout près. Nous sommes seuls. Il ne dit rien. Il a l’air de réfléchir—quelques secondes de grâce—essaie-t-il de se souvenir ? Et puis il parle : ‘Vos yeux, je reconnais vos yeux, ce sont eux qu’il fallait cacher !’ » (Suite, 56).

De retour à Paris, sur les quais de la gare, Calle renonce enfin à suivre l’homme. Elle lui dit « intérieurement au revoir ». Ce sont, écrit-elle, « treize jours que je viens solitairement de partager » avec lui.

  • Calle, Sophie, Jean Braudrillard. Suite vénitienne. Paris : Édition de l’Étoile, 1983.
  • Calle, Sophie. M’as tu vue. Paris : Centre Pompidou/Éditions Xavier Barral, 2003.