Filature #011

filature_Sophie_Calle

Sophie Calle, La Filature, 1981

Au printemps 1981, Sophie Calle demande à sa mère de contacter l’agence de détectives privés Duluc, avec pour instruction de commander une filature dont elle doit faire l’objet. Cette surveillance doit s’accompagner d’un rapport écrit ainsi que de clichés photographiques. À l’issue de cette expérience, deux récits subjectifs et complémentaires se mettent en place : celui, à caractère professionnel, du suiveur qui s’imagine invisible, et de l’autre celui de la personne suivie qui se sait vue : « Un homme, écrit-elle, m’attend dans la rue. Il est détective privé. Il est payé pour me suivre. Je l’ai fait payer pour qu’il me suive et il l’ignore » (104). Ce 16 avril 1981, une femme a inventé un emploi du temps pour un autre homme—tout en suivant le sien.

Le parcours parisien de cette journée est, par essence, biographique. Mais les lieux choisis par Sophie Calle, les gestes qu’elle y accomplit et les personnes qu’elle rencontre pour l’occasion semblent relever d’une volonté de marquer—voire de surinvestir— symboliquement cette journée particulière. Ainsi se rend-elle dans des lieux qui comptent pour elle, depuis son enfance.

Dans ce jeu inédit, les préoccupations de la personne suivie rejoignent celles du détective. À commencer par la crainte qu’en le repérant, Calle fasse prendre conscience à l’homme qu’elle se sait suivie. L’incident est à deux doigts d’avoir lieu vers 12h30 au carrefour de l’Odéon : ses yeux « rencontrent » ceux d’un homme qui « sursaute et entame un brusque et maladroit mouvement de repli derrière une voiture » (104). Cette inquiétude de « se faire repérer » est classiquement redoublée par celle de perdre le contact visuel. En l’occurrence, ces deux craintes sont prises en charge à parts égales par le duo. Une heure après, Calle aperçoit le jeune homme par la vitre d’une boutique de photographies d’archive (elle y est entrée pour consulter les portraits de détectives). La voilà rassurée : « Je n’ai plus peur de le perdre. Je suis entrée dans la vie de X, détective privé » (105).

Dans ce jeu s’introduit une part de séduction. C’est pour lui plaire qu’elle se rend chez le coiffeur en fin de matinée, et pour lui montrer « les rues, les lieux » qu’elle aime qu’elle l’entraîne en différents points de la capitale. Cette journée tout entière organisée pour lui, lui sied-elle ? Est-elle à la hauteur, et à la hauteur de qui ? « Aime-t-il cette journée aux buts effacés, diffus, épars, que je lui propose—notre journée ? » (105). Certains amis à qui elle donne rendez-vous savent qu’ils sont observés. Calle hésite entre le désir de maintenir les apparences et celui de leur montrer l’homme qui n’a d’yeux que pour elle.

À travers cette journée, toutes les postures et les ruses du regard sont sollicitées : l’œil en coin qui feint de ne pas voir, le regard à travers une vitre, l’observation de photographies d’archives renvoyant au métier de « private eye », l’examen, au musée du Louvre, de l’Homme au gant du Titien, dont le regard se porte sur un point indéfini pour le spectateur (« les yeux tristes, absents »), les photos prises pour soi ou pour un autre, l’apparition, vers 15 heures, d’ « un point, une petite tache brillante sous l’œil gauche » qui irrite la narratrice, la projection d’un film en noir et blanc sur les Champs Élysées, etc.

Le rapport du jeune détective reprend, à la minute près la description des agissements de la personne suivie. Sous son apparence d’objectivité sourd la volonté de retenir des gestes et des rencontres susceptibles d’intéresser le commanditaire, et en particulier les gestes liés aux rencontres que Calle fait avec des hommes. À 12h08, un premier embrasse la surveillée sur la joue » qui « tient l’homme par le bras » ; à 16h25, elle « rencontre un homme d’environ 50 ans », qui lui tient la main alors qu’ils se promènent dans les salles du Palais de la Découverte. Paradoxalement, dans cette forme de séduction où l’esprit s’excite de la présence d’un regard invisible, (l’exhibitionnisme ludique de l’une est le pendant du voyeurisme professionnel de l’autre), la filature s’achève à 20 heures, alors que pour Sophie Calle, la soirée ne fait que commencer.

Calle, Sophie. M’as tu vue. Paris : Centre Pompidou/Éditions Xavier Barral, 2003.