Filature #012

murakami

Aomame et Tengo se sont connus lorsqu’ils étaient enfants. Vingt ans plus tard, ils ne se sont pas oubliés. L’ensemble du récit de Haruki Murakami, qui court sur près 1200 pages dans sa traduction en anglais, est fondé sur le rapprochement progressif de ces deux êtres destinés—à bien plus d’un titre—à se revoir. L’un ne suit pourtant pas l’autre. C’est même tout le contraire qui a lieu, puisqu’une force qui les dépasse, invisible et peut-être hostile, semble les tenir à une distance qui ne diminue qu’avec le temps. Au grès d’une intrigue policière et fantastique, le roman alterne entre le point de vue de la jeune femme, professeur de gymnastique et tueuse à gage occasionnelle, et celui du jeune homme, enseignant de mathématiques, romancier à ses heures. Ainsi le lecteur comprend-il progressivement qu’il ne s’agit pas de savoir quand cette rencontre aura lieu (on devine seulement qu’elle se fera dans les toutes dernières pages du roman), mais dans quelles circonstances, et selon quel procédé narratif.

Ushikawa, ancien avocat devenu détective, a été recruté par une secte religieuse afin de retrouver, Aomame, assassin de leur gourou. Ushikawa saisit le lien profond qui unit Aomame et Tengo depuis qu’ils ont dix ans. Pour tenter de se rapprocher de la première, il décide, faute de solution plus efficace, de procéder à la surveillance du second. Lorsque, après plusieurs jours d’absence, ce dernier sort de son immeuble, il le prend en filature.

Tengo a tout d’un homme ordinaire, jeune et célibataire, un soir de décembre à Tokyo. He se promène « slowly down the streets » avant de faire quelques détours. Mais « Ushikawa was careful and Tengo didn’t see him » (1009). Il s’installe d’abord dans un bar (le Barleyhead) pour y dîner, alors que Ushikawa l’attend dans le froid à l’extérieur. Il en sort au bout d’une demi-heure. « Keeping the same distance as before, Ushikawa followed behind him » (1012). Mais au lieu de rentrer chez lui, perdu dans ses pensées, Tengo semble d’abord aller au hasard. Puis ses pas le mènent en direction d’un parc. Pour avoir une vue plus dégagée sur le ciel, il s’installe au sommet d’un toboggan. « Was Tengo meeting up with somebody here ? Waiting for somebody to show ? Ushikawa didn’t think so. Tengo didn’t give any signs to indicate that he was looking for someone » (1013). Tengo semble connaître ce lieu, et le lecteur aussi, puisque il se trouve en face de l’immeuble où s’est réfugiée Aomame.

Aomame, de son balcon, arrive trop tard pour apercevoir Tengo, mais elle reconnaît la silhouette distincte de Ushikawa, contre lequel elle a été prévenue. Enfreignant les consignes de sécurité, elle décide de le suivre. Après plusieurs semaines passées à l’intérieur de son refuge, « she actually found the cold pleasant. Her breath white, Aomame walked as silently as she could past the entrance of the park » (1024). Jamais Ushikawa ne se doute qu’il est suivi. « How ironic, Aomame thought. The pursuer’s blind spot is that he never thinks he is being pursued » (1025).

Le détective, pénètre à l’intérieur de l’immeuble de Tengo où il a loué un appartement au rez-de-chaussée pour effectuer sa surveillance. Au bout de cinq minutes, Aomame se rapproche de l’entrée du bâtiment. S’imaginant trouver, dans la liste des noms qui figurent sur les boîtes à lettres, celui de la personne qu’elle a suivi, elle tombe, pour le première fois depuis vingt ans, sur celui de Tengo. Un premier lien tangible vient de se créer entre les deux personnages, grâce à deux courtes filatures successives : celle du détective à la recherche d’Aomame via Tengo ; celle d’Aomame à la recherche de Tengo via le détective.

De retour chez elle, Aomame contacte l’organisation pour laquelle elle a tué le leader religieux et explique sa situation. Le lendemain, Ushikawa est surpris dans son sommeil par un homme qui, après lui avoir fait répéter l’ensemble des indices rassemblés au cours de son enquête, le tue en l’étouffant.

Peu de temps plus tôt, Tengo, se confiant à une infirmière de son père avec qui il a sympathisé, raconte qu’il lui semble être mort une fois. Ce souvenir est provoqué par celui d’un rêve récurrent, explique-t-il. « A very realistic dream, always exactly the same. So I have to believe that it happened » (1075-6). Au cours de ce rêve, un homme qu’il n’a jamais vu auparavant le tue en l’étranglant. « Do you recall his face ? », lui demande l’infirmière. « Of course », répond-il. « What would you do if you saw him in real life ? » « Maybe I would run away. Or maybe I would follow him so he wouldn’t notice me ». « If you followed him, what would you do then ? » « I don’t know. But maybe that man holds some vital secret about me. Anf if I play my cards right, he might reveal it to me. » (1076).

1Q84 de Haruki Murakami, traduit du japonais en anglais par Jay Rubin et Philip Grabriel, New York : Vintage, 2011.