Filature #016

Shadow_your_man

Un jeune projectionniste est accusé du vol d’une montre à gousset dans la maison de sa fiancée. Renvoyé par le père de celle-ci, il consulte son manuel du parfait détective et suivant ses instructions (“RULE 5. Shadow your man closely”), décide de suivre l’homme qu’il soupçonne d’être à l’origine de cette machination, son rival en amour, le “sheik local”.

Prenant à la lettre les consignes de son vadémécum, il ne lâche pas l’homme d’une semelle et conserve avec lui une distance de quelques centimètres seulement, ce qui l’oblige à reproduire à l’identique, et pratiquement au même instant, les moindres gestes de son rival. Que l’un butte contre le trottoir et manque de perdre l’équilibre, l’autre réplique le mouvement du corps qui manque de se jeter en avant. Si le premier s’arrête brusquement pour éviter une voiture qui passe, l’autre en fait de même. Littéralement, le jeune homme devient l’ombre (the shadow) de celui qu’il suit (to shadow) dans une chorégraphie étonnante et naïve, dont un visionnement au ralenti permet de saisir la complexité d’exécution.

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Jouée à une cadence rapide, cette scène de vingt secondes montre à deux reprises pourtant un suiveur qui ne se contente pas de mimer l’homme dans les pas duquel il s’est lancé. Le suivi s’arrête pour ramasser au sol un mégot encore allumé. Après en avoir tiré deux bouffées, il jette négligemment la cigarette, que le suiveur rattrape au vol avant qu’à son tour il la porte aux lèvres puis la jette derrière lui. On peut ici parler d’un mimétisme différé, pendant qu’un mimétisme simultanée continue de garder entre les deux hommes une très courte distance. Le second geste est rapide et passe presque inaperçu : le jeune homme se retourne rapidement pour vérifier sans doute qu’il n’est lui-même pas suivi.

La filature se poursuit le long d’une voie ferrée. Un brusque jet de vapeur lâché par une locomotive oblige le suiveur à se retourner, manquant presque de le voir partir. Revenu dans ses pas, il vient se cogner contre un mur alors que le suivi, ayant dévié sa marche de quelques degrés, emprunte une volée de marches. La scène s’achève lorsque le suiveur, distrait, poursuit sa marche et dépasse le suivi.

Les jeux de mimétisme et d’imitation sont légion dans ce film de 1924, et la plupart des effets comiques reposent tantôt sur les effets d’extrême fidélité, tantôt sur des écarts par rapport à l’effet attendu de cette fidélité. Ces deux ressorts s’étendent jusqu’aux décors ou aux scènes en trompe l’œil. À la fin du film, réveillé d’un rêve où il s’est imaginé en fils de Sherlock Holmes, le jeune homme reçoit sur son lieu de travail la visite de sa fiancée, dont le bon sens a suffit à rétablir la vérité sur le vol de la montre. Le voici innocenté, et invité à revenir à la maison paternelle. Il n’a plus besoin de devenir détective, mais doit à présent trouver dans la fiction un moyen de la reproduire dans la réalité. Ainsi, empêtré dans sa timidité devant la jeune femme, il regarde d’un œil la scène sentimentale du film qu’il est en train de projeter de sa cabine pour, par imitation, en reproduire toutes les étapes, jusqu’au baiser final.