Filature #017

modiano

“Depuis ma jeunesse, écrit Jean, le narrateur de L’Herbe des nuits, je n’avais fait que marcher, et toujours dans les mêmes rues, si bien que le temps était devenu transparent” (143-4). C’est par les brèches de ce temps, dans un Paris formant un territoire mystérieusement composé, que Jean reprend, à partir de quelques promenades et la consultation d’un carnet de jeunesse, l’écheveau de ses premières années d’adulte. Il fréquente alors une jeune femme qui se donne pour prénom Dannie, et qui rapproche le narrateur d’un groupe d’hommes aux activités troubles. Ils errent d’hôtel en café ouverts, la plupart du temps la nuit, se sachant surveillés par la police. Peut-être un crime a-t-il été commis, et peut-être Dannie en est-elle l’auteur. Passionné par le Paris d’autrefois, celui de Baudelaire, de Restif de la Bretonne, Jean a jadis noté des adresses, des numéros de téléphone, des remarques qui mêlent les deux époques, et quelque chose qui, peut-être, a un rapport à la littérature.

Un soir que, des décennie plus tard et devenu écrivain, il se trouve dans une librairie de la rue de l’Odéon, une métisse entre dans le commerce et sans prendre le soin de fermer la porte derrière elle, s’avance vers le comptoir pour extraire de son cabas des livres qu’elle souhaite revendre au nom de sa patronne, qui habite le dix-septième arrondissement. Sa manière de s’habiller, la brusquerie de ses gestes et les quelques billets de banque qu’elle laisse échapper de ses affaires donnent l’impression qu’un peu plus tôt elle a participé à un cambriolage et qu’elle vient revendre une partie de son butin (des volumes de la Pléiade, des livres d’art). Mais sa démarche, ses manières, sa taille et son accent font surtout penser à Jean qu’il a affaire à la réincarnation de Jeanne Duval, la maîtresse de Baudelaire. Devant le refus du libraire de racheter ses ouvrages sans rendre son adresse, la jeune femme quitte la librairie. Et de peur qu’elle ne disparaisse, Jean décide de lui emboîter le pas.

“J’aurais, dit-il, pu la rattraper, mais je préférais la suivre à distance pour bien me persuader que c’était elle” (129). A une distance d’environ dix mètres, il l’observe avancer. Le poids du cabas lui fait incliner le buste, et dans sa démarche, il détecte un léger boitement. “Les réverbères, aux façades des immeubles de la rue, n’avaient pas changé depuis le XIXe siècle et l’éclairait à peine”. Au moment où, carrefour de l’Odéon, elle s’apprête à s’engouffrer dans la bouche du métro, il crie “Jeanne” dans sa direction. La femme se retourne et l’observe. Sans doute, pense-t-il, croit-elle avoir devant elle un policier en civil. Jean se trouve incapable de faire un pas dans sa direction. “Mes jambes avaient une lourdeur de plomb, ce qui m’arrive souvent dans les rêves.” La femme disparaît rapidement sous terre, par les escaliers de la station.

L’Herbe des nuits de Patrick Modiano, Paris, Gallimard, 2012. Editions Folio, 2014