Filature #018

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Un jeune homme, sans doute de Louvain, et certainement de mauvaise humeur, emprunte un train de banlieue en direction de Paris. Il en descend près du Jardin du Luxembourg, et longeant rue Vavin, tourne à droite pour aller jusqu’à la station Notre-Dame-des-Champs. À Saint-Lazare, il remonte à la surface, passe quatorze minutes au 82 de la rue du même nom, avant de monter dans un bus de la ligne 8 jusqu’au boulevard Beaumarchais. Là, il traverse la place des Vosges et entre au 27 de la rue de Turenne.

Le compte-rendu de cette filature, par quoi début le roman de Danielle Auby, est ponctué de quatre renvois de note de bas de page, lesquels donnent lieu à d’autres rappels, qui en génèrent quelques uns de plus, si bien qu’aux deux pages initiales, résumée ici, s’ajoutent 234 autres. La grande filature semble alors désigner aussi bien l’acte initial du roman—la décision par un narrateur de suivre un homme qui retient son attention—que le processus de croisement des hypothèses et d’emboitement des réflexions qui suit. En passant et repassant par les mêmes points, tout en s’en éloignant progressivement, le narrateur emprunte tous les chemins que le lexique autorise autour du mot filature ; en progressant, il ramifie son récit, le « textilise », le file.

Nous ne saurons donc à peu près rien de l’homme suivi. De son visage, écrit son suiveur, « j’ai si peu vu. Un profil perdu quelquefois, quand les passants le forcent à se faufiler de trois quart et que je ne suis pas trop loin derrière » (16). Dans le train, on l’entend dire à sa voisine : « Je suis furibard ». L’hypothèse qu’il sache le néerlandais est suffisamment plausible pour faire de lui un traducteur, et cela tombe bien puis que dans cette langue le mot furibard (pisnijdig) est proche de spinnijdig signifiant « qui a les nerfs en pelote ». Et psinnijdig vient de spinnien, filer du fil, « broder une histoire à partir de quelque chose ou de rien (…) faire un dédale comme les rues quand elles se croisent et se recroisent » (41).

Le fileur de Bruce Bégout, comme celui de Danielle Auby, n’est pas un professionnel. Et le second, contrairement au premier, ne voit pas ses compétences augmenter avec son expérience. Il ne semble du reste tirer aucun plaisir de ses habitudes. « Cette manie de suivre les gens, de marcher sur les talons des inconnus » est vue comme un passe-temps devenu lubie, puis furie, une folie tantôt douce tantôt violente qui a sans doute un rapport avec le passé du narrateur, ancien membre d’une organisation dont le peu qu’on sait d’elle fait penser à quelque chose d’assez proche de l’Internationale Situationniste. Ce passe-temps chronophage est d’abord fait de mouvements d’exaltation et donne l’impression, en gardant sous sa vue une personne de « tenir toute la ville » (143), de tout tenir (150). Puis viennent les périodes de dépression rageuses et rancunières et le moment où, écrit-il, « je n’ai pas de métier, ma vie n’en est pas une ».

Entre fils de chaîne et fil de trappe, sur ce métier à tisser une histoire improbable, la navette (parcours répétitifs de trains de banlieue dans un sens puis dans l’autre, traversée récurrente d’un vieillard place de Vosges, lignes du récit même) crée le mouvement d’un roman dans lequel se lit l’existence d’un motif sinon fantomatique du moins difficile à percevoir d’un coup. À tel point que le lecteur finit par se demander s’il n’est pas plutôt question de disparition.

Disparition de ceux que le narrateur file (et qui, donc, lui filent entre les doigts), mais également celle d’un Paris connu autrefois et désormais perdu. Comme si la ville donnait d’elle même une image rusée, retorse, laissant derrière elle des indices dont la fonction principale est encore de tromper son monde. « Combien de choses ont disparu, de combien peut-on dire qu’elles n’existent plus ou, même si elles existent encore (…) que ce n’est pas possible de les voir ou qu’elles ont tellement changé qu’on ne peut plus les reconnaître ? » (72) C’est sans doute dans cette « bataille des rues » pour leur propre survie dans un Paris sans cesse changeant, que se joue le plus gros du récit.

La Grande filature de Danielle Auby. Seyssel : Champ Vallon, 1997.