Filature #019

Ants-3

Les Américains ont Moby Dick ; avec Éric Chevillard, la littérature française a, depuis la publication de L’Auteur et moi en 2012, son gratin de chou-fleur. C’est peut dire que l’Auteur, personnage-narrateur situé à peu de distance du Moi qui le commente en bas de page, déteste ce plat blanchâtre, à l’odeur incertaine, dont l’ingrédient principal est caché sous la surface d’une sauce béchamel. Le gratin de chou-fleur, surtout s’il est comparé à la sublime truite aux amandes, incarne à peu près tout ce qu’il est possible d’abominer en ce monde. Et l’Auteur lui voue une haine si féroce, elle le consume d’un feu intense, qu’en comparaison, la détestation du capitaine Achab pour le cachalot géant ressemble à une simple incompatibilité d’humeur.

Pour « conduire et endiabler » ses récits, Chevillard, dans celui-ci comme dans la plupart des autres, compte « bien sur l’accélération délirante que favorise son goût du discours logique poussé jusqu’à ses ultimes conséquences et conclusions » (7). Le gratin de chou-fleur fournit, ex nihilo, le prétexte à un récit où l’agressivité se mêle à une forme indécise de la confession, sans qu’il soit possible d’envisager un fin autrement que provisoire. Pas plus que l’Auteur, le Moi n’aime le chou-fleur, mais ses interventions tempèrent ou atténuent la monomanie de son double. Lui-même n’est pourtant pas exempt d’idée fixe. Sous la vingt-sixième note, le Moi propose d’insérer un roman—un roman de bas de page—intitulé Ma fourmi. L’argument ? L’Auteur (Blaise), par désœuvrement, par jeu, « comme un autre aurait pris plutôt le pas d’une jolie passante » (120) et parce que sa propre trajectoire lui paraît à ce moment bien hasardeuse, décide, alors qu’il traînasse sur le parvis d’un centre-ville, de suivre une fourmi qui, elle, semble savoir où elle va et ce qu’elle a à faire (117).

Cette « fourmi minuscule » (117), « petite, brune, du modèle le plus courant » (118), devient prétexte à ce qui, pour être accompli (la filature), requiert « toute l’énergie et la volonté d’un être vivant ici et maintenant » (116). Car « nous pouvons être au choix des créatures de l’instant, frivoles et disposées à toutes les aventures, mais alors privées de mémoire », ou bien des « êtres aux prises avec le temps, bourrelés de remords et de nostalgie » (168). La fourmi constitue « la seconde » dont le narrateur peut jouir, une seconde dont, dit-il « je faisais quelque chose, une seconde stimulante en somme et qui ne passait pas en vain » (168-9).

Malgré la modeste vitesse à laquelle avance l’animal, si petit fût-il, et « guidé par un instinct supérieur » (191), rien ne semble le ralentir dans sa course. Malgré les obstacles, sa route ne dévie pas. Le narrateur, surplombant la fourmi, l’examine et la suit malgré sa myopie en se demandant, avant toute chose, ce qui la retient de faire demi-tour pour retrouver ses congénères. « Sans se soucier de ne recevoir aucun soutien », elle semble, par contraste avec le peu de volonté de l’homme, et sa propension à honnir la solitude où il se trouve plongé, incarner « la volonté et la ténacité » (126). Placée en position de suivi, elle décide de tout «  aussi bien de la direction que du terme » de sa fuite à lui (128). Car si l’homme a « tous les dehors d’un passant ordinaire ou, au pire, d’un entomologiste amateur » (128), sa rencontre arrive à point nommé : auteur d’un crime, il allait sans autre but que d’échapper à lui-même et aux policiers. Avec cette filature, il lâche prise. « Enfin j’épousais la courbe de la Terre » (133).

La suite, car ce récit court sur plus de cent pages, est prévisible, mais elle ne l’est que si le lecteur a lui-même décidé de suivre Chevillard jusque dans les plus fins retranchements de son idée fixe. La fourmi noire affronte une fourmi rouge, le suiveur rencontre une femme qui elle aussi a un crime sur la conscience et qui décide d’aider son nouveau compagnon dans sa filature. Les jours et les nuits passent, la fourmi avance, les semaines se succèdent, un tamanoir se joint au couple. C’est ensuite au tour d’un jeune garçon. La fourmi continue de guider le petit groupe, année après année. « Nous filions aussi rapidement que l’autorisait sa pointe de vitesse, sans dévier de sa trajectoire » (203). L’enfant (Charlie) grandit, c’est à présent un beau jeune homme, et la fourmi parvient au pied du mur d’un grand cimetière. Elle le franchit, le groupe le contourne, puis poursuit son chemin à la poursuite de la fourmi jusqu’au trou où elle présente à ses sœurs qui y ont établi leur colonie « trois beaux morceaux d’hommes et un tamanoir, ce dernier pour assouvir avec notre faim notre soif de vengeance » (220).

L’auteur et moi d’Éric Chevillard. Paris : Minuit, 2012.