Filature #032

Fargue

Je veux savoir comment ça se passe. Il faut que je brasse, que je m’affaire, que je chasse, les hommes, l’autobus, ou Dieu. Je suis un fantôme occidental actif.

Autrefois je circulais avec beaucoup de circonspection, de préambules, de repentirs. Je glissais comme une épave, séchant dans les cafés, torturé par une question mal posée, fixé longtemps par une sorte de faille. La vie devenait intolérable. L’atmosphère se coagulait. Impossible de dormir. Je me débattais comme un malade qui se défend pas mal, mais d’un peu plus bas, avec un peu plus de mouvements inutiles. Il fallait que je gagne, ou que ça casse.

Le tri s’est fait. Je me suis levé, je suis parti. Il n’y avait qu’à suivre. J’en ai suivi un.

Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Il était grand, bien vêtu. Il faisait sa journée comme un passant quelconque. Il me traîna comme un remorqueur, d’une corde invisible. S’arrêta. Repartit. Les Halles, la rue Saint-Denis, le boulevard de la Chapelle. Je traversai tout ce que j’aime. La journée s’avance et les pieds durcissent. Va-t-il faire le tour du monde ? Il traversa la rue Royale. Je le perdis. Je crus le voir prendre une voiture, qui se brouilla dans un peloton remis en marche. Je sautai moi-même dans une voiture. Et je fis suivre à tout hasard. La voiture présumée ralentit. Elle était vide.

Je m’en retournai par la rue Bolivar quand je vis venir à moi mon homme, à pieds, la tête obstinément et complètement tournée en arrière, et comme dévissée. J’entendais battre mon cœur. Je repris la chasse sur l’autre trottoir. Son allure devint saccadée, puis onduleuse, sa tête s’ourla d’un liseré bizarre, laissant voir par transparence tout ce qu’il avait dans ses poches. Brusquement il s’arrêta, devint diaphane, et s’enfonça, comme un sac de verre silencieux, dans le sol. Tout rentra dans l’ordre. J’avais gagné.

Depuis lors, je ne lâche plus la chasse. Quel jour suis-je allé chez moi ? Ça se passe de tant de façons différentes ! Il y en a qui fument doucement, ou quittent le sol. Une femme monte. Je ne sais pas si les autres les voient, mais je les vois. Ce sont toutes sortes de combinaisons et de ressources, un mouvement monstrueux, une navette silencieuse, un va-et-vient discret de la vie à la mort. Ils s’entortillent. Ils se dépistent dans la pierre. Jusqu’où font-ils des armes ensemble ?

Il s’agit de démêler les ressemblances trompeuses, les souvenirs d’avec les démons en visite, les figurants d’avec les revenants, les réincarnés précoces, les transfuges de la mort, la pensée criminelle provisoirement formée. Si tu fixes sur la grève un pou de mer d’entre mille poux de mer, si tu ne le quittes pas des yeux, tu le fascines. Les autres s’en vont. Tu en fais autant pour un insecte dans la campagne. Ton regard lui pèse. Tu peux lui voir prendre du dos. Comme ces petits, j’ai pincé les hommes. Alors j’ai vu, oui, j’ai vu : qu’il y avait de drôles de corps. Il faut distinguer les personnes. Je les couvais jusqu’au moment où ils s’enfonçaient lâchement dans le sol. Il y a beaucoup de chausse-trappes divines, pièges incompris. Alors, je débouche ma solitude, d’une science durement acquise, et je la respire dans les ténèbres. Je t’apprendrai bien à les suivre.

Un jour l’esprit divin nous assaille. Il nous lance une bouée, il nous passe une drogue, il nous rumine et il nous digère. Sur quelque point que nous passions, sur quelque chaussée de l’espace, nous aurons l’honneur de faire des échanges avec cet Esprit inconcevable. Que rien de raisonneur ne vienne infecter ton flair de Dieu. Je ne peux plus me tenir tranquille. Il faut que je chasse moi-même quelque chose.

Montage de citations tirées de “La Drogue”, in Espaces. Léon-Paul Fargue, Gallimard, 1929.