Filature #033

Toru Okada se souvient que le soir où sa femme Kumiko se faisait avorter, il assistait au fond d’un bar à la prestation d’un médiocre chanteur. Pour prouver quelque chose, mais sans qu’on sache vraiment quoi, ce dernier devant un public étique s’était arrêté de jouer et avait placé sa main au-dessus d’une flamme, montrant ainsi son insensibilité à la douleur – un geste relevant alors davantage du numéro d’illusionnisme que de preuve de stoïcisme. Aujourd’hui Kumiko est partie, et Toru passe ses journées d’homme désœuvré à tenter de lire, sur un mode de plus en plus ésotérique, les signes d’une vie qui semble lui échapper. Jusqu’à ce que son oncle lui donne un conseil. “Il faut”, lui dit-il un jour au téléphone, “commencer par réfléchir aux choses les plus simples. Se tenir au coin d’une rue et regarder les passants, jour après jour” (513). “Tu n’as pas besoin de calculer quoi que ce soit” (512). Sur ces conseils, Toru prend le train pour Shinjuku où, plusieurs heures par jour, il reste “debout là, à regarder littéralement le visage des passants”, sans “une seule pensée en tête” (514-15). C’est au soir du onzième jour de cette étrange faction que dans la foule des passants il reconnait le chanteur, “l’illusionniste, cette nuit-là, dans le snack-bar de Sapporo” (518), un étui de guitare en bandoulière. Toru se lève alors et s’empresse de le suivre.

L’homme avance à travers un dédale de ruelles. Toru le suit à une distance raisonnable, “pour éviter d’être repéré” (520). Jamais sa cible ne regarde en arrière ou sur le côté. Il continue d’avancer dans les “rues étroites, sinueuses”, parmi “les maisons délabrées serrées les unes contre les autres” laissant croire à l’imminence d’une démolition à grande échelle. Toru, qui connait pourtant la ville, se trouve dans l’impossibilité de se situer. Le bruit de la circulation disparaît. C’est un territoire oublié, inhabité, isolé en plein centre-ville comme au fond d’un puits. “Je ne pouvais même pas dire si nous étions au nord ou au sud”. Enfin, l’homme pénètre dans une construction en bois à un étage. Il est six heures vingt. Après quelques hésitations, Toru le suit. Une fois dans l’obscurité de l’entrée, il sent qu’on l’observe. C’est le musicien qui l’attend.

La scène qui suit est d’une grande violence. L’illusionniste attaque Toru à l’aide d’une batte de base-ball (appelée à jouer un grand rôle dans le reste du roman). Toru la lui arrache des mains. La surprise se transforme en colère froide puis en haine meurtrière. Toru frappe son adversaire sans relâche jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’aux coups qu’il reçoit l’homme semble ressentir un plaisir de plus en plus grand. “Plus on le frappait, plus son sourire s’épanouissait !” (525). Devant cette forme de folie, il parvient à stopper la sienne. Avant de quitter les lieux, il ouvre l’étui à guitare, pour s’apercevoir qu’il est vide. Dans le bus qui le ramène au centre-ville, Toru se rend compte qu’on l’observe avec stupéfaction : le sang de l’homme avait giclé sur sa chemise et il tenait toujours à la main la batte de bas-ball (526).

Toru repense au soir où sa femme, sans qu’il le sache, était en train de se faire avorter. C’était “peut-être à partir de ce moment-là que tout a commencé à changer. Aucun doute. À partir de ce moment, “le courant autour de moi avait commencé à dévier d’une manière certaine. Quelque chose avait eu lieu qu’il ne savait pas” (519).

Haruki Murakami. Chroniques de l’oiseau à ressort. Trad. Corinne Atlan, avec Karine Chesneau. Belfond, 10/18, 2012.