Filature #034

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On trouve beaucoup de rêveries mais peu de rêves chez Charles-Albert Cingria. On en trouve un pourtant, présenté dans le volume III de ses Œuvres complètes comme fragment d’un ensemble plus vaste. Il débute par la description d’une chambre – « une chambre comme une autre » (105) dans laquelle attend le narrateur comme le ferait un prisonnier sur lequel est tombé une sentence trop lourde. Personne, depuis plus de dix jours, n’est venu lui apporter de quoi manger. Assis d’abord, il décide de se lever. Puis debout de faire un pas en direction de la porte. Et un autre. La porte n’est pas fermée à clé. Il l’ouvre. « C’est la rue. » Il sort, marche « comme un simple passant », mais avec au fond du ventre la peur d’être suivi. Et au cœur la conviction qu’en se retournant ce serait la fin de sa liberté recouvrée. Un tram arrive. Il y monte. En descend à un arrêt devant une usine. Prend le 19 jusqu’au terminus. Arrivé là où « il n’y a plus de rails », il poursuit son chemin à pied sur la grande route. Sans jamais se retourner.

Le narrateur formule sa stratégie de non-retournement comme une posture à maintenir vis-à-vis du monde. Quand il aura franchi une certaine distance, « on verra bien si cette expérience a réussi » (108). Mais, nourrie par la peur, elle est un supplice. On voit ainsi – ou plutôt on perçoit, on s’imagine par anticipation d’un geste interdit – le globe terrestre couvert d’individus dont la seule fonction – une fonction qualifiée de salariée – est de se gausser (de rire même) de ceux qui prennent le risque de se sortir d’eux-mêmes et d’avancer « sans moyens, sans armes, sans masque ». La question n’est pas purement psychologique. Elle relève de la foi. « C’est cela le blasphème, craindre ; c’est cela, le suicide, ne pas croire » (109).

Croire et savoir – ici à l’origine divine du monde – n’apporterait donc, paradoxalement, aucune joie au cœur. La posture est donc intenable. « Est-ce que ne pas se retourner n’est pas, en fin de compte, suspect ? » (110). Jacques Réda commente l’expérience de Cingria comme celle d’une fascination pour l’enlisement et d’un combat contre sa force destructrice. Le narrateur y échappe par un coup de talon : se retournant enfin, il constate qu’il n’est pas suivi. « Alors ces juges, cet aréopage, ces voix, cette condamnation irrémédiable, cette chambre, cette chaise?… » (110). Rien. « Je suis », ajoute-t-il, « absolument libre. » L’expérience a réussi.

On ne sera rien de la faute commise – si elle l’a jamais été autre chose que de naître – pour mériter une condamnation à demeurer ainsi seul dans une chambre. La tentation de l’abandon puis la fuite sans se retourner forment, écrit Réda, une « volontaire reconquête de la grâce qui rend seule la liberté » (Bitume 31). Rêve ou rêverie, les récits de Cingria forment toujours une mise en mouvement du passant qui est aussi la mise en mouvement d’une pensée capable de contredire ses principes tétanisants pour se dégager de ses affres spirituelles. La peur d’être l’objet d’une filature en constitue, dans ce contexte, la forme la plus angoissante.

Charles-Albert Cingria. “La fourmi rouge” in Œuvres complètes III, Lausanne : L’Âge d’homme.

Jaques Réda. Le bitume est exquis. Montpellier: Fata Morgana, 1984.