Filature #037

Hound_of_Baskervilles,_page_76f

Traques, surveillances, chasses et filatures, aussi bien dans les rues de Londres que dans les landes dangereusement bourbeuses de Devonshire forment les moyens par lesquels, dans Le Chien de Baskerville, les personnages vont et viennent — tantôt pour se cacher du regard d’autrui (on s’épie à la longue-vue du toit d’une maison, ou de derrière le store d’une voiture), tantôt pour mettre la main sur un exemplaire rare d’insecte, tantôt pour reprendre un évadé de la prison environnante, tantôt enfin pour échapper à la férocité d’un animal monstrueux qui depuis trois siècles semble servir de bourreau aux héritiers du domaine de Baskerville.

Le dernier de la lignée, exilé au Canada et qui débarque à Londres, s’appelle Sir Henry. À peine arrivé sur le vieux continent, il reçoit une lettre anonyme l’enjoignant à ne pas prendre possession du domaine qu’il vient d’hériter de son oncle Charles. Sherlock Holmes, sollicité, conseille à Sir Henry et à son compagnon le docteur Mortimer de rentrer tranquillement à pied jusqu’à leur hôtel. À peine les deux hommes sont-il sortis qu’Holmes et Watson leur emboîtent discrètement le pas, non pour les surveiller mais pour tenter de découvrir qui les surveille, car de tout évidence, leurs allées et venues sont suivies de fort près.

Bientôt le détective découvre la présence d’un fileur à bord d’une voiture. Se sachant découvert, ce dernier donne l’ordre au chauffeur du véhicule de prendre le large et c’est en vain qu’Holmes se lance à pied à leur poursuite. Mais il a le temps, avant qu’ils ne disparaissent, de prendre note du numéro de la plaque minéralogique, puis de retrouver le chauffeur de la voiture. Interrogé, celui-ci annonce que l’homme qu’il a pris en course s’est présenté comme un détective répondant au nom de « Monsieur Sherlock Holmes » (42).

Plus tard, à Devonshire, c’est au tour de Watson, envoyé par son compagnon pour protéger Sir Henry, d’être suivi. La silhouette, aperçue dans la nuit, ne ressemble à aucune des hommes qu’il a eu l’occasion de rencontrer à proximité du domaine. Mais il n’a pas rêvé. « A stranger is still dogging us, just as a stranger dogged us in London. We have never shaken him off. » (82)

Watson est persuadé qu’en mettant la main sur cet homme, il pourra arriver à dénouer l’énigme. Il est vrai que depuis plus de cinquante pages, le compagnon de Sherlock Holmes fait preuve d’un sens de l’initiative étonnant. Il interroge le voisinage, découvre le plan qu’ourdissent le couple de domestiques du jeune Henry, et remonte avec maîtrise le fil d’une lettre envoyée à Charles Baskerville le jour de son décès.

Watson, se sachant suivi, enquête et finit par découvrir la trace de son suiveur sur la lande. Il réside dans une maison en ruine comme il en existe des centaines dans la région. Le docteur pénètre dans la bâtisse vide et attend, revolver au poing, l’arrivé de celui qui le surveille. Au bout d’une heure, du seuil de la maison, une voix l’interpelle et lui suggère de sortir. Le suiveur dont il était sur le point de démasquer comme l’homme au centre de l’énigme n’est autre que son ami Sherlock Holmes.

Ces deux filatures, dans leur logique interne, contredisent leur propre nature. Dans le premier cas, l’homme qui suit Baskerville emprunte l’identité de celui qui le découvre. Holmes comprend alors qu’il a affaire à un redoutable adversaire. Dans le second, l’homme que Watson imaginait comme « l’agent humain » de cette mystérieuse affaire n’est autre que celui dont, progressivement, il était en train de prendre la place dans le récit en tant que personnage principal. Watson comprend alors qu’il doit s’en tenir au rôle de narrateur. Et, de fait, Watson reprend sa place de témoin et d’aide.

Conan Doyle semble ici jouer sur la logique interne au récit, où le nom de Sherlock Holmes sert à la fois à cacher l’identité du coupable et à affirmer, dans le dernier tiers, celle du personnage principal, huit ans après sa mort supposée aux mains de Moriarty.

Sir Arthur Conan Doyle. The Hound of the Baskervilles (1902).