Filature #040

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Dirk Gently se présente comme un détective holistique. Sa philosophie consiste à épouser le chaos pour en extraire des liens prouvant l’interconnexion de toute chose, à commencer par les deux ou trois enquêtes qu’il lui arrive de mener de front. « Il existe une école de pensée », explique-t-il à son associé Mac Duff, selon laquelle « lorsqu’on est complètement perdu, il convient de consulter un plan. Ma stratégie consiste à trouver quelqu’un qui semble savoir où il va, et de le suivre. J’arrive rarement à l’endroit où je voulais me rendre, mais je me retrouve toujours là où je devais être. »

Cette méthode nommée « navigation zen » montre son efficacité. La preuve : Gently s’est mis à suivre au hasard un certain Edwards. Or « l’état désastreux de nos finances suggérait que nous devions trouver un client au plus vite, et il se trouve que M. Edwards avait un besoin urgent de consulter un détective privé. »

Le logiciel que vient de mettre au point Edwards est au plus haut point génial : au lieu d’analyser les données d’un problème permettant d’arriver à l’élaboration d’une conclusion logique, il justifie l’injustifiable en présentant, sous les couverts d’une raison biaisée mais d’apparence raisonnable, une série d’arguments compatibles entre eux. Si ce programme tombait dans de mauvaises mains, relève Gently, « aucune nation ne serait hors de portée de la tyrannie, même pas les Suisses. »

Or Edwards craint pour sa vie. Il montre, en fait, tous les signes de la paranoïa en prétendant que le Pentagone cherche à l’assassiner pour s’emparer de son invention. Mais l’adage selon lequel ce n’est pas parce qu’on est parano qu’on n’a pas d’ennemi se justifie ici pleinement: Edwards est retrouvé par Gently, chargé de sa sécurité, assassiné dans son bureau. De toute évidence (mais de toute évidence seulement), quelqu’un cherchant à mettre la main sur son logiciel ne rechigne pas devant le meurtre.

Alors que Gently et Mac Duff retournent à leur agence, ils découvrent qu’ils font eux-mêmes l’objet d’une filature. Un agent secret américain serait-il à leurs basques ? C’est bien possible. En tout cas, « il est impératif qu’ils ignorent que nous savons que nous sommes suivis. Nous devons préserver un élément de surprise. » Arrivé à destination, ils pénètrent précipitamment dans leur bureau, s’attendant au pire. La personne qui les suit n’est pas un homme du Pentagone mais une certaine Madame Reynolds qui soupçonne son mari de la tromper. « Vous nous suiviez ? » lui demande Mac Duff. « Bien sûr qu’elle nous suivait » réplique Gently. « Elle ne faisait que se rendre au même endroit et au même moment que nous. Ce qui, en soi, est profondément pertinent ». « J’estime », ajoute-t-il, « que les activités extra-conjugales du mari de Madame Reynolds font parties du réseau interconnecté d’événements qu’il faut comprendre dans son intégralité si nous voulons identifier l’assassin de Monsieur Edwards. »

La navigation zen a donc permis à Gently de recruter deux clients. Bientôt trois, en fait, en la personne de Monsieur Reynolds lui-même qui, certes, trompe sa femme, mais ne fait, en cela, que suivre son horoscope. Les mouvements des planètes semblent avoir en effet pris possession de son destin depuis plusieurs semaines, puisque tout ce qu’ils annoncent se réalise. Reynolds charge Gently se comprendre pourquoi, lequel va donc s’employer à démasquer les deux illusions que sont la théorie du complot (dont Edwards semble avoir été la victime réelle ou imaginaire) et l’astrologie (de l’influence de laquelle Reynolds ne semble pouvoir s’extraire) en mettant à l’épreuve sa propre méthode holistique, chaotique, zen, et pour tout dire géniale.

Lors d’un autre déplacement, Gently et Mac Duff constatent qu’ils sont à nouveau suivis:

– OK, nous sommes suivis ou est-ce que quelqu’un se rend au même endroit au même moment que nous ?

-Je crois que cette fois-ci on est suivis.

-Comment tu peux en être sûr?

-Parce qu’ils nous font des appels de phare.

-Qu’est-ce qu’ils nous veulent?

-Je n’ai aucune intention de le savoir.

Il faudra pourtant que Gently arrête son véhicule, pour découvrir qu’il s’agit cette fois de la police, qui se demande une fois de plus ce que bien manigancer cet étrange détective dans une histoire d’assassinat.

Et lorsque qu’ils se retrouvent un peu plus tard et jusqu’au cou dans une affaire qui menace de les détruire, Mac Duff est tenté d’aller tout raconter au commissaire. « Certainement pas », réplique Gently.

Nous allons suivre cette voiture blanche.

-Pourquoi suivre cette voiture blanche?

-Parce qu’on dirait qu’elle sait où elle va. La navigation zen !

Cette filature mène nos compères dans un bar. « J’estime qu’il apert qu’il s’agit exactement de l’endroit où nous devons nous trouver », annonce Gently dans son style inimitable. Mais l’homme qu’ils ont suivi les remarque. « Alors il doit être paranoïaque. »

Cet épisode de Dirk Gently, une série télévisée britannique inspiré des romans de Douglas Adams, continue de réserver bien des surprises. Trois manières de penser le monde extérieur s’entrechoquent et se confondent. Pour celui qui croit être suivi, comme pour celui qui pense que les trajectoires de la vie sont tracées d’avance, la vie n’est une prison. Pour qui, en revanche, embrasse le chaos, alors tout finit par trouver sa place. À ce dernier le sort réserve ce que les anglo-saxons nomme une « poetic justice », dont les aboutissants ne se traduisent malheureusement pas pour nos détectives désargentés en espèces sonnantes et trébuchantes.

« Dirk Gently », épisode 1, d’après les romans de Douglas Adams.