Filature #041

http://www.macorlan.fr

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Ils sont cinq ce matin-là, au Bal des papillons, un lendemain de fête. Cinq clients, dont une cliente, qui le temps passant finissent par causer, et causant se rendent compte qu’ils ont tous répondu au même appel d’un mystérieux correspondant, à propos d’une affaire d’héritage dont il se pourrait bien qu’ils fussent les bénéficiaires. Il faut aimer ce genre d’histoires, ou un peu l’aventure, ou avoir vraiment besoin d’argent pour accepter une telle proposition. Or non seulement l’instigateur de cette étrange rencontre semble se faire attendre (jamais, on finit par s’en rendre compte, il ne viendra), mais on découvre bientôt que le patron du bar, connu pour avoir amassé chez lui une coquette fortune, et dont le logement se trouve justement à l’étage, git assassiné depuis quelques heures. Bien sûr, la police va essayer de trouver le meurtrier. Probablement figure-t-il parmi les cinq personnages ; peut-être l’un d’entre eux est-il lui-même un policier. Mais, dans les deux cas, lequel ?

Il faudra pour l’apprendre attendre la toute fin de ce récit, et même le dernier mot de sa dernière phrase. Le lecteur, entretemps, se laisse entraîner dans les rues de Paris de la fin des années 20, dans les boutiques et les arrières boutiques de magasins fréquentés par aucun client, dans les cafés et les meublés de plus en plus sordides au fur et à mesure que la guigne progresse. Au cours de cette ballade de deux ans, les apparences se délitent progressivement chez ces cinq personnages. On s’observe, on n’ose pas se méfier frontalement des autres, mais jamais l’on ne se confie totalement, même si, comme c’est le cas de Marie-Chantal Fosseuse et de Paul Saint-Thierry, on finit pas s’épouser. Parfois même on ne peut résister à la tentation de se suivre.

Les filatures, dans ce roman de Mac Orlan datant de 1930, sont hésitantes. Bernard Baritaud a dit d’elles qu’elles ont quelque chose d’à la fois flou et onirique. Elles s’abolissent le plus souvent dans une sorte de brume qui sied à l’idée du Paris de cette époque. Ainsi le jour du crime, au moment où les cinq personnages se séparent, l’un deux se fait-il suivre par « un personnage qu’il n’avait pas remarqué, mais que le commissaire devait connaître assez familièrement » (34). La police, au reste, continue de surveiller son suspect (mais lequel, le lecteur l’ignore) avec beaucoup de discrétion (78). Et si c’est toujours avec une sorte de colère contre soi que tous les dix mètres l’on se retourne pour savoir si l’on n’est pas suivi par la police (84), le policier, lui, éprouve la sensation de ne pas faire son travail s’il ne suit pas une silhouette féminine qui passe dans la nuit. Le fait que nous vivions « dans une époque particulièrement homicide et cruelle » justifie en partie le fait de ne pas aimer « les gens qui consacrent leur existence à marcher derrière » soi (141), énonce Éloi Mutter, qui au reste ressemble à un rat blond.

Ces demi-filatures conçues comme des actes à moitié conscients constituent, avec la traque (voir Quai des brumes), une forme moderne de la damnation. Et c’est au bout du compte, à savoir celui du récit, que se mesure pour de vrai le poids des consciences et que tombent les masques.

  • Pierre Mac Orlan. La Tradition de minuit. Paris: Emile-Paul frères, 1930.
  • Bernard Baritaud. Pierre Mac Orlan: sa vie, son temps. Paris: Droz, 1992.