Quitter la Terre #001

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Au début du XVIIème siècle, l’idée d’un voyage hors du monde et jusque vers la Lune s’inscrit dans une double continuité : d’une part les explorations géographiques des siècles précédents, d’autre part la remise en cause de la notion selon laquelle la Terre serait immobile au centre de l’univers. Or pour retourner le dogme du géocentrisme, rien ne vaut l’idée de s’éloigner verticalement de notre planète jusque vers un point où il devient possible de l’observer tourner sur elle-même.

C’est vers 1609 que Kepler rédige Le Songe, un conte savant et loufoque servant tour à tour à ridiculiser les détracteurs de l’héliocentrisme et à convaincre son lecteur avisé de la véracité des principes physiques qui y sont décrits. L’auteur de L’Astronomie nouvelle y montre comment (par un savant emboîtement de récits) un certain Duracotus apprend des démons la manière de se transporter jusqu’à la Lune.

L’éloignement de la Terre aux bras de ces démons (aucune machine, ici, n’est encore envisagée) est vécu comme un arrachement. Accélération, froid, absence d’air : il n’est pas donné à tout le monde de survivre à un choc semblable à celui auquel serait confronté un individu au centre d’un boulet de canon (ou dans l’habitacle d’une fusée). Raison pour laquelle « nous conviennent » (disent ces démons) « les petites vieilles desséchées qui depuis l’enfance ont l’habitude de faire d’immense trajets à califourchon sur des boucs nocturnes, des fourches, de vieux manteaux ».

Mais pour elles aussi le choc du départ est si fort qu’elles doivent d’abord être endormies. Le voyage se fait en deux temps. Les corps inconscients, s’éloignant d’abord violemment de la surface de la Terre, se soustraient progressivement à sa force d’attraction (conçue alors sur le mode du magnétisme plutôt que de la gravitation) pour aller se placer sous l’influence de la Lune, considérée dans sa matérialité comme une simple planète. À l’impulsion violente fait suite l’inertie des corps placé entre deux forces contradictoires.

Mais le temps presse, car le voyage ne peut se faire que pendant les quelques heures que dure une éclipse totale de la Lune.

L’acte de s’éloigner de la Terre dont on s’est donné pour objet d’étudier les mouvements, se conçoit comme un acte de la pensée suffisamment fort pour donner à voir par l’esprit et l’imagination. L’envol hors du monde est décrit comme une expérience physiologique dont il est impossible, même aux plus aguerries des sorcières (ce qui exclut par la même occasion la plupart d’entre nous), de rendre compte. C’est un transport mental (via le récit fait dans une fable, lue dans le rêve d’un astronome) qui vaut comme expérience de pensée pour le lecteur. « La vision imaginaire précède la preuve télescopique » (Aït-Touati 53), et la fiction, au lieu d’obscurcir la preuve, l’éclaire et la rend plus convaincante.

  • Aït-Touati, Frédérique. Contes de la lune. Essai sur la fiction et la science modernes. Paris: Gallimard, collection “Essais”, 2011.
  • Kepler, Johannes. Le Songe ou Astronomie lunaire. Traduction Michèle Ducos. Nancy : Presses universitaires de Nancy, 1984.
  • Luminet, Jean-Pierre. “Autour du ‘Songe’ de Kepler”. https://arxiv.org/pdf/1106.3639.pdf