Filature #053

Cela ne va pas très bien pour Viviane Élisabeth Fauville. Alors qu’elle se voit contrainte, pour cause d’abandon de Julien, son conjoint, de s’occuper seule de l’enfant dont elle accouché trois mois plus tôt ; que l’amour maternel est loin de s’imposer en elle avec la force de l’instinct ; que son employeur, très heureux du travail d’Héloïse, sa remplaçante, n’est pas très pressé de la voir reprendre ses activités professionnelles à l’issu de son congé maternité ; il lui semble avoir la vague impression d’avoir fait, quatre ou cinq heures plus tôt, quelque chose de tout à fait répréhensible : assassiner son psy, lors d’une séance (pour elle, la preuve) particulièrement horripilante.

Au fait, Viviane, c’est un peu moi, un peu vous aussi, puisque le récit s’ancre dans un vocatif quasi systématique. Ce qui fait que cela ne vas pas très bien pour nous non plus. Et plutôt qu’une, nous voici à vivre deux versions des choses : celle construite autour d’un alibi de plus en plus difficile à maintenir face aux progrès de l’enquête policière, et celle plus fragile encore d’une raison psychologique de plus en plus défaillante. Des deux récits, lequel nous entraîne le plus dans le déni ?

Que lui a-t-il pris ? Est-ce par préméditation qu’elle s’est munie d’un couteau avant de se rendre au rendez-vous ? Est-elle à présent en train de devenir folle ? L’était-elle déjà au moment du meurtre ? L’a-t-elle même tué, ce Jacques Sergent dont elle avait de toutes les façons, compte tenu de son son incompétence, décidé de se séparer de ses services ? Et pourquoi avoir prétendu devant la police que sa mère était encore vivante ? « Vous n’imaginez pas les questions qu’on peut vous poser après un crime », observe Angèle, la maîtresse de la victime, que Viviane a prise en filature avant de la rejoindre dans un café ou la jeune femme (enceinte) s’est installée, et qui ne croit pas si bien dire. « Vous me suiviez », lui demande plus tard Gabrielle, la veuve du psy sortie de sa garde-à-vue (« un peu », lui répond Viviane en rougissant, mais voyant bien ce qui dans sa démarche peut relever de flatteur, 81). « Il ne nous a pas tellement réussi », admet-elle plus tard à Tony Boujon, un patient, lui-aussi, du “gros nul”, et que la police, vu ses antécédents et ses penchants pervers, soupçonne un temps de s’être acharné sur son psychiatre.

Bref, au lieu de mettre le plus d’espace possible entre elle et son meurtre (ou le souvenir de son meurtre), Viviane se lance dans une série de filatures tenant moins de la contre-enquête que du désir inconscient d’aggraver son cas. Son état mental empire lui aussi au fil de ses mensonges et de ses déplacements sur les pas des uns et des autres. Et elle donne des signes suffisamment manifestes de sa fragilité pour que son ex-mari se croie autorisé à demander au juge de lui retirer la garde de son enfant. Quelque chose comme un complot auto-réalisé l’entraîne vers un point où après qu’il lui semble avoir tout perdu (une mère, un mari, un travail, et bientôt un enfant), le sort trouve les ressources de la vider davantage de son identité. Dans un Paris de novembre, où la neige ne cesse de tomber, vous êtes Viviane Élizabeth Fauville, mais sincèrement, vous ne savez ce que cela veut encore dire.

C’est avec l’énergie du désespoir, et la ferme intention de commettre un second meurtre, cette fois-ci de son mari, que Viviane donne rendez-vous à ce dernier du côté du Jardin des plantes, dont l’allée circulaire permet de suivre n’importe quel passant « de la rue Linné à la rue Monge » (124). « Vous approchez les grilles et bien sûr il ne vous voit pas. Amortie par la neige, silencieuse, invisible, vous courez vers la sortie des Arènes et, lorsque vous gagnez le trottoir, il tourne déjà dans la rue Monge » (125). Julien avance à grands pas vers un immeuble dont le digicode lui interdit l’entrée (c’est votre immeuble, et c’est vous qui, tout en l’observant vous attendre, refusez de répondre à ses appels téléphoniques). Puisque le rendez-vous est manqué, Julien quitte la place et vous, la main à proximité du fond de votre sac où se trouve le couteau, vous continuez votre filature.

« Votre mari avance à une quinzaine de mètres de vous, laissant derrière lui le fleuriste, le quincailler, le marchand de vin, la boulangerie que vous passez à votre tour, sans entendre le nom qu’on prononce derrière vous » (127). Vous voici suiveuse et suivie. Vous avancez derrière Julien (vous courrez même lorsqu’il le faut), Gabrielle la veuve du psy (c’est elle) sur vos talons. Bientôt le trio dont vous constituez la charnière arrive sur le pont Saint-Michel. Il faut enjamber la Seine, traverser l’île de la cité (le siège de la police et de la justice) avant de vous retrouver rive droite. là, « Julien ralentit (…), à l’affût, cherchant à apercevoir quelque chose ou quelqu’un » (129). Vous n’avez pas mangé depuis la veille, vous avez trop bu, et alors que derrière vous une voix ne cesse de vous appeler par votre prénom, vous perdez de plus en plus la conscience de ce qui se passe. Tout juste avez-vous compris que l’inspecteur chargé de l’enquête et appelé par Gabrielle marche dans votre direction, et que la nouvelle compagne de votre mari n’est autre qu’Héloïse, votre très efficace et très jolie remplaçante au travail.

« Vous cessez complètement de respirer. Vous tombez » (131).

La double filature racontée par Julia Deck agit comme le catalyseur de toutes les tensions accumulées depuis le début du récit. Elle sert aussi de révélateur d’un effondrement à venir pour l’héroïne qui ne peut agir plus longtemps comme victime et coupable. La filature est, au moment de sa conclusion, un point de révélation et d’effondrement. La suite du récit transforme ce point de bascule en point de rebond. Finalement, vous avez peut-être rêvé. Mais ce qui est certain, c’est qu’on ne vous prendra pas votre enfant.

  • Julia Deck. Viviane Élisabeth Fauville. Paris : Minuit, 2012.