Quitter la Terre #003

En plein Seizième siècle à Séville, « à l’époque la plus terrible de l’Inquisition » (Karamazov 269), on repère Jésus dans la foule, en train de procéder à quelques miracles. Il est promptement arrêté sous le prétexte bien réel qu’il constitue un sérieux obstacle au bon fonctionnement de l’Église et de la société. Ce n’est ni d’amour ni de liberté que l’humanité a besoin, lui explique le Grand Inquisiteur venu le visiter dans sa cellule, mais de subjugation. D’ailleurs, « jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu’à présent, et pourtant, leur liberté, ils l’ont humblement déposée à nos pieds » (Dostoïevski 272). Lui, ici, constitue un contre-sens historique dangereux. On ne veut pas de lui. Aussi le condamne-t-on à mourir le lendemain sur le bûcher.

Partons à présent du principe que Jésus n’est jamais revenu sur Terre, comme l’imagine Ivan dans Les Frères Karamazov. La raison en est simple : il ne l’a jamais quittée. Son ascension ajournée, le Sauveur a erré parmi les siècles et tout autour du monde sans jamais rien accomplir, son rôle se limitant à observer les turpitudes et les malheurs des Hommes. Après deux mille ans d’un tel régime, dégoûté par ces spectacles, humilié par la responsabilité qu’on veut encore lui faire porter et trop conscient de son inutilité, il décide de tout arrêter. « Maintenant je n’en peux plus et je rentre, je m’en vais, je vous laisse. Je ne peux pas faire plus, les forces me manquent. Le moral surtout » (Delecroix 533).

Reste à trouver le moyen de réaliser son départ de la Terre. L’occasion se présente à l’automne 2016 (sic) avec le dernier vol habité de la navette spatiale américaine en direction de la Station orbitale internationale. Les techniciens de la Nasa effectuent leurs dernières vérifications, et bientôt vont y prendre place cinq astronautes : deux Américains protestants, un Russe orthodoxe, un Mexicain catholique et un Français juif athée. Avec Jésus en passager clandestin, ça fera six.

Dire que rien ne disposait Chaïm Rosenzweig, le narrateur de cette aventure, à participer à ce vol est un doux euphémisme. Romancier à la production modeste et gérant du pressing familial, frère d’un écrivain autrement plus lu que lui, amoureux indécis et philosophe raté, c’est par hasard autant que par erreur qu’il quitte son 18e arrondissement parisien pour se retrouver dans les centrifugeuses et les piscines du centre spatial de Houston, prêt (plus ou moins, mais plutôt moins que plus) à assurer les fonctions de chroniqueur de service de cette dernière mission dans l’espace. Son caractère facétieux, ses a priori intellectuels, ses manières de prendre presque systématiquement le contre-pied des consignes officielles horripilent le commandant Harold Pointdexter, qui aimerait se croire dans une production hollywoodienne alors que tout pointe (dans l’esprit du jeune Français) vers le vaudeville grotesque.

Comme le dit si justement le père du jeune Français, « on n’envoie pas un juif dans l’espace par hasard » (53). Fort de cette observation, Chaïm, qui ne sait rien encore de la présence, dans les soutes, d’un célèbre congénère (le lecteur l’apprendra au même moment que lui, à mi-chemin du roman, soit après plus de trois cents pages), finit par considérer que ce voyage constitue la continuation la plus logique d’un destin collectif, que la mythologie goy a condamné au déplacement perpétuel et à qui un de ses membres (c’est lui) se voit offrir la possibilité (pourvu qu’on confonde le Ciel et les Cieux) d’aller examiner d’un peu plus près à quoi ressemble la Terre du point de vue de Yahvé. Voici donc l’occasion rêvée de faire plus fort encore que son ancêtre Meïr Heschel ben Josef, né en 1656 à Damas et mort un peu moins de trois siècles plus tard de tribulations en plein naufrage européen.

Le Russe Sergei, lucide à égale proportion de son désespoir, y va pour fuir l’amour ; et la vérité est que « les hommes les plus désespérés et les plus lucides, ce ne sont pas les philosophes, les écrivains et les poètes, ce sont les cosmonautes ou ceux qui les envoient valser là-haut (…) Et si tu les regardes bien dans les yeux, tu vois. Tu vois qu’ils ont juste envie d’aller se pendre. C’est pire que s’ils avaient lu Schopenhauer tout entier » (233).

Antonio, quand à lui, y va parce que l’Américaine Beth y va.

Et Beth y va parce que c’est elle qui organise l’installation du passager clandestin dans les soutes de la navette.

En un sens, cette navette, c’est ce qu’on a invité de mieux « en matière de volonté de néant » (88). Après des mois d’entraînement, une fois l’engin en l’air, Chaïm fait l’expérience d’un « plaisir subtil, honteusement délicieux au moment de l’arrachement à la Terre et l’écrasement consécutif que l’on ressent (…) Ce plaisir diffus, très légèrement teinté de suave culpabilité, c’était justement, celui de partir. Je veux dire : partir tout court, partir de manière intransitive » (87).

Quitter la Terre, s’arracher de sa puissance gravitationnelle pour se placer dans « extase muette » d’une orbite (73) ou le démiurge « parle et travaille » (73) : la machine à extraire de l’absurde et cruelle existence terrestre sa substance métaphysique finit par opérer sans même qu’il faille renouer avec la religion. Il suffit de monter. Quelque chose « m’aspirait là-haut, qui était toujours parvenu à me faire lâcher prise malgré mes efforts pour me retenir à moi-même ». Un peu comme si Dieu lui même l’empoignait par les sangles (56). Ici, pense-t-il alors, pour les quelques jours que vont durer cette mission, « c’est la fin de l’homme » (74).

Jésus a beau ne pas dire grand-chose, il convainc l’équipage du bien fondé de sa décision. Il n’est finalement pas si difficile « de trouver des raisons de quitter la Terre » (174), même sans savoir très bien (et le mot est faible) où aller ensuite.

Partir figure donc comme motif commun aux six compagnons de voyage. Et faut « être là-haut, au seuil de cet autre monde qui ne connaît plus de bornes, pour comprendre toute la vanité pitoyable contenue dans une expression comme celle de conquête spatiale : c’est à jamais un froid démenti que [le Démiurge] oppose à toute prétention de conquête, justement, de territoire et d’appropriation (73).

Roman comique et sérieux, loufoque et facétieux, teinté de poésie, Asension, avec son bon demi-kilo de charge utile, invite ses lecteurs à faire de l’apesanteur le lieu idéal de la parole fictive.

  • Vincent Delecroix. Ascension. Paris : Gallimard, 2017.