Quitter la Terre #004

Tout est rigoureusement vrai dans ce roman. Aucun fait n’a été imaginé ni modifié, aucune information extrapolée ni sortie de son cadre logique ou chronologie. Voici donc le récit de la dernière mission de la navette spatiale Atlantis, partie de Floride un jour pluvieux de juillet 2011 pour rejoindre, après vingt-quatre heures d’une approche prudente, la Station spatiale internationale.

Tout est vrai, donc, à ceci près que l’auteure n’a vécu aucun des événements qu’elle relate. Si bien qu’elle se trouve dans la situation de devoir tout croire, à commencer par les images, innombrables, qui documentent sur internet le détail de cette mission très correctement mise en scène par la Nasa. Il ne s’agit pas, bien entendu, de remettre en cause la véracité des informations glânées sur internet, mais de les organiser de manière suffisamment tangible pour donner une idée de ce que cela signifie de quitter, pour une dizaine de jours, le plancher des vaches et de se retrouver à tourner autour de la terre, assistant seize fois toutes les vingt-quatre heures à l’apparition du soleil sur l’horizon.

La vie est faite de ces toutes petites choses est en effet faite de ces toutes petites choses. La couleur des vêtements portés par les astronautes ; la chanson qui les réveille chaque « matin » ; les paroles échangées avec la Terre ; le détail des repas, les gestes nécessaires à la toilette et au coucher ; les objets, les expériences, les rituels. On sait bien que les protagonistes eux-mêmes ont fait et refait les mouvements nécessaires à l’accomplissement de leur mission et à la réalisation des tâches quotidienne et que rien – autant que cela est possible – n’est improvisé.

Sauf que tout, une fois à plusieurs dizaines de kilomètres de la surface du globe, se passe dans un état d’apesanteur (ou d’impesanteur, comme préfère le dire Christine Montalbetti) qui remet en cause jusqu’aux plus simples principes de la vie quotidienne. Le plancher de la navette et de la station est réduit à un signe aléatoire, une surface sur laquelle, éventuellement, s’aggriper, mais en rien le sol d’expérience en quoi nous sommes habitués à concevoir la surface de la Terre. Dans cet état d’extrême vitesse et de flottaison, « l’intuition du monde », comme la nomme Husserl, tout ce qui « est solidaire et se tient » est remis en question (Husserl 13). Non seulement de manière ontologique, mais pratique.

L’équipage se voit ainsi sous un régime de contrainte double : celui du surentraînement auquel il a été soumis pour les préparer aux conditions du vol – à commencer par l’arrachement de la Terre de la navette – et une fois en orbite celui d’une suspension du principe physique de la pesanteur, forçant les corps à une lenteur des gestes qui distend « l’instant dans le déploiement somptueux et féerique des actions filmées au ralenti » (142). Sans velcro ni barre d’appui, rien ni personne ne tient longtemps à sa place. La légère pression des doigts sur le clavier de l’ordinateur a pour effet de faire remonter le corps (148). D’où l’utilité des sangles. Même au repos le plus parfait, le mouvement de distole et de diastole du cœur provoque – paraît-il – au fond de soi une petite quantité de mouvement susceptible de faire déplacer légèrement le corps flottant (153).

La perception que ce corps qui n’a plus à répondre aux conditions de la verticalité s’efface progressivement, pour ne plus passer que par la vue. On peut alors « parfois oublier presque qu’on a un corps, et se sentir seulement une conscience flottante. À contempler la Terre, comme ça, on a le sentiment de se réduire à ce seul regard » (290). C’est à une nouvelle phénoménologie que chacun a affaire. Libéré de la pesanteur, même revenu sur Terre, l’astraunote continue de diffuser une aura à proportion de « l’invisible transformation ontologique » qu’il aura subie. La somme des petites choses qui constituent la vie, vécues sans pesanteur, fait du ciel le lieu contradictoire d’une « célébration de l’instant » (160) et d’un impossible séjour.

  • Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Paris : P.O.L, 2016.