Filature #054


Alors qu’il fait la queue dans un bureau de poste, ticket numéro 41 en main, G. reconnaît devant lui Aron Cesar, le téléphone vulgairement collé à l’oreille et qui fut, du temps de leur adolescence, un rival amoureux. Plutôt que d’attendre son tour pour envoyer le manuscrit qu’il vient de finir (le roman raconte l’histoire d’une journée dans la vie d’un homme de son âge, trente-cinq ans), G., sans réfléchir, décide de prendre Aron en filature. Le reste du récit raconte l’histoire d’une journée dans la vie d’un homme de trente-cinq ans qui a décidé dans suivre un autre dans les rues de Reykjavik.

Aron, pas plus que G., ne semble avoir à faire d’urgent ce jour de juin, en pleine coupe du monde. Quelle vie criminelle faut-il vivre pour être si désœuvré, se demande G., dont la haine qu’il éprouve pour Aron augmente à chaque pas jusqu’à devenir quasi assassine. Aron rentre dans une librairie, feuillette un magazine allemand consacré au jardinage, prend un rendez-vous au téléphone pour un peu plus tard, entre dans un supermarché en attendant, s’achète des prunes et un yaourt qu’il mange une fois sorti du commerce. Son rendez-vous mystérieux terminé, il pénètre dans une pharmacie, puis dans un bar, puis chez un disquaire, puis dans un taxi avant d’en sortir presque aussitôt. Nouvelle visite dans un bar où l’on diffuse le match du jour, puis dans un cinéma où l’on montre La Grande bouffe.

Le film fascine G. à proportion du dégoût d’Aron, qui quitte la salle et oblige notre suiveur à s’arracher de son siège un petit quart d’heure avant la fin. Un fois sorti, Aron s’engouffre dans une taverne et en ressort pour se rendre chez une femme, Nora, à qui il a parlé plus tôt au téléphone. N’ayant plus grand espoir qu’Aron quitte l’immeuble avant un certain temps, G. rentre chez lui, s’étant fait deux promesses à lui-même : passer le reste de la soirée tranquillement chez lui à écouter du Philippe Jaroussky et retourner au cinéma le lendemain pour revoir, cette fois-ci en entier, le film de Marco Ferreri.

Depuis le début, un troisième homme suit les deux premiers. C’est le narrateur qui, choisissant soigneusement les occasions de s’exprimer à la première personne, prend alors la place de G. Comme si finalement cette longue filature était déjà contenue dans le manuscrit demeuré dans une sacoche ; et comme si ce livre à venir ne pouvait s’intituler autrement que Narrator (le titre original, Sögumaður, signifie apparemment la même chose).

Pas plus que G. ne veut perdre Aron des yeux, le récit ne veut se séparer de G. Mais ce désir est vécu des deux côtés avec une certaine nonchalance. G. se fait assez vite voir d’Aron, sûr d’abord de ne pas être reconnu de lui, puis presque indifférent à l’idée d’être repéré. Aron l’ayant en effet aperçu à plusieurs reprises au cours de ses flâneries, il se demande si ce type ne serait pas celui qui, des années plus tôt, tournait autour de sa petite amie Sara. Mais sur ce point, rien n’est sûr, puisque G. ne peut pas toujours entendre distinctement ce qu’Aron raconte au téléphone.

G. augmente ses chances d’être découvert en appelant sa cible par deux fois, lui faisant bien comprendre qu’aujourd’hui ses va-et-vient suspects et ses conversations sibyllines au téléphone ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd. Pourtant, le seul crime qui soit relaté dans ce récit concerne le vol, par G., du violon de la mère de Sara treize ans plus tôt. Vol tout aussi inexplicable que la présente filature, mais qui plonge le personnage dans des souvenirs difficiles à évacuer. Sans compter que depuis, G. n’a toujours pas quitté la maison de ses parents ni trouvé un travail suffisamment stable pour subvenir à ses besoins personnels. Chaque heure qui passe à filer Aron renforce le constat d’une vie journée perdue. Ce jour-là, le 24 juin 2014, l’Angleterre et le Costa-Rica ont fait match nul : 0-0.

Bragi Ólafsson. Narrator. Traduit de l’islandais à l’anglais par Lytton Smith. Rochester : Open Letter, 2018. Il existe également une version en français intitulée Le Narrateur et publiée chez Actes Sud.