Filature #001

steps

À la fin de l’été 1993, l’inspecteur Wallander séjourne à Rome en compagnie de son père. Il s’agit d’un voyage souhaité par ce dernier, dont on vient de diagnostiquer les premiers signes de la maladie de Parkinson. La nuit précédant leur retour en Suède, le portier de l’hôtel (un étudiant en théologie) réveille Wallander pour le prévenir que son père a quitté l’établissement à pied. L’inspecteur s’habille rapidement et le suit. C’est la première fois, se dit-il, qu’il file son père (35). Le vieil homme se dirige vers la Piazza di Spagna où pendant plus d’une heure il reste assis en haut des marches. Il se dirige ensuite vers la fontaine de Trevi devant laquelle il contemple l’eau jaillissante. De loin, sa silhouette forme « un minuscule point noir » et lorsqu’un lampadaire l’éclaire de plus près, c’est un regard brillant et vague que renvoie son visage. Le père décède quelques semaines plus tard.

Outre l’énigme policière sur laquelle repose ce roman (une série de meurtres mis en scène de manière particulièrement sadique), Wallander est confronté à trois questions personnelles : Pourquoi son père a-t-il si violemment rejeté, quinze ans plus tôt, son désir d’embrasser la carrière de policier (147) ? Pourquoi a-t-il souhaité ce séjour à Rome, lui qui déteste voyager ? Comment interpréter cette escapade au milieu de la nuit, dont il ne se dira pas dit un mot ni le lendemain ni les jours suivants ? Wallander entrevoit, au cours de ce dernier épisode, « le paysage intérieur secret de son père » mais il ne l’interroge pas sur ce qui constitue, rétrospectivement, « la filature la plus secrète qu’il ait jamais menée ».

S’il n’a pas pu, ou voulu, « franchir la frontière invisible » (36) entre lui et son père en l’interrogeant sur sa sortie, c’est par respect tempéré par la peur de lui déplaire et de le voir s’éloigner à nouveau de lui. Autant qu’au père, mais de manière moins secrète, ce voyage a compté pour un fils soucieux, à près de cinquante ans, de faire la paix avec sa famille. Mais aujourd’hui, ballotté et forcé de rapidement trouver l’assassin de plusieurs victimes dans une société qu’il ne reconnait plus, le temps lui manque pour porter le deuil (396).

L’épisode de la filature, raconté et vécu sous l’angle double de la protection filiale et du mystère paternel joue, dans ce roman, comme un épisode irrésolu en contre-point de l’intrigue principale. Mais par rapport à elle, il sert aussi de chambre de résonance, la meurtrière (une femme nommé Yvonne Ander) emportant dans sa tombe – et comme son père – la raison profonde de ses actes. « Il se demanda à quoi pensait son père au moment de sa promenade solitaire (…) C’était comme si Yvonne Ander et son père se faisaient signent de part et d’autre d’un fleuve. Alors qu’ils n’avaient rien en commun. Ou bien ? Wallander se demanda ce que lui-même avait en commun avec Yvonnes Ander. Il n’avait pas de réponse à cette question » (574).

La Cinquième femme de Henning Mankell, traduit du suédois par Anna Gibson (2000). Paris : éditions du Seuil, collection « Points policier », 2001.