Filature #002

Ce n’est ni un policier ni un détective, mais un homme qui « appartient à cette vaste et importante catégorie d’êtres qui hantent les grandes villes : ceux qui s’épanouissent en cachette » (166). Depuis son enfance, il pratique le suivi personnel des anonymes. Ne voulant rien savoir sur ceux et celles qu’il file, on n’en saura pas davantage sur les raisons qui le poussant à faire de la filature une occupation qui, si elle constitue pour lui une source d’excitation et parfois même de jouissance, reste « sans utilité sociale ». Régie « par aucun concept » (169), ne franchissant le seuil d’aucune singularité (172) pour qui n’est à la recherche d’un quelconque secret, elle constitue une passion ordinaire élevée au rang d’objet pur, dont l’aspect concret se dispute à la forme la plus avancée de l’abstraction.

Pour être pratiquée avec succès, une filature doit obéir à des règles rigoureuses. L’une d’elle consiste à « sculpter la distance » (167), tantôt la réduisant à quelques centimètres, tantôt l’augmentant jusqu’au point où la rupture semble inévitable. En jouant de cet écart, le suiveur joue de son invisibilité. Pour parvenir à un état d’effacement complet, deux principes s’imposent à lui. Le premier consiste à se donner l’allure de celui qui ne se soucie pas de sa destination. Prétendre s’adonner à la flânerie reste, depuis Baudelaire, le meilleur moyen de ne pas se faire voir. Le second a pour but de maintenir l’objet exclusif de son attention—l’homme ou la femme qu’il suit—à la marge de son champ visuel, donnant toujours l’impression de regarder ailleurs. La foule anonyme qui entoure et s’interpose entre le suiveur et le suivi forme une sorte de « glace sans tain » et complète le dispositif.

Au gré des circonstances, la solidité de ces principes est testée par le suiveur et donne lieu à un nombre infini de variantes aux dimensions labyrinthiques. C’est alors que de technique la filature se change en art. Lorsque, par exemple, le suiveur précède la personne qu’il suit, il inverse spatialement les rôles, augmente les chances d’un échec. D’invisible, le suiveur « devient visible et par là même acquiert la véritable invisibilité : être vu sans être reconnu » (171-2). Le plaisir, alors « n’en est que plus aigu » (171). Au-delà (ou en deçà) de ces situations paradoxales, l’acte de filature offre à celui qui s’y adonne le moyen de se faire l’observateur attentif du comportement étrange des êtres ordinaires. En effet, « la rue est gorgée jusqu’à la gueule pour qui sait les surprendre de milliers de petites façons insolites qui démentent l’idée de normalité » (174).

Sur des dizaines de carnets, le narrateur de cette nouvelle de Bruce Bégout a consigné le détail de ses filatures. Il décide de faire le récit de l’une d’entre elle, choisie pour avoir laissé dans son esprit « un souvenir étrange et imputrescible ». Au sortir du travail, il décide de suivre une femme dont l’allure lui donne l’impression d’une certaine liberté. Or au bout de quelque temps, il se rend compte qu’un homme le suit. Suiveur, le voici, en même temps, suivi. « Je devais continuellement regarder en avant et en arrière, doublement à l’affût » (177). C’était, dit-il, palpitant. Rapidement, il comprend que l’homme qu’il imagine être son suiveur n’a pas conscience de sa présence. Tous les deux sont donc sur les pas de la même jeune femme. Son art de la filature est donc « si sûr » qu’il échappe au regard de sa cible et de son (second) suiveur. Dans cette mise en abyme involontaire de sa propre condition, il lui semble « coïncider totalement avec le moment présent » (180) jusqu’au moment où la jeune femme se retourne vers lui et l’aborde. Son irruption de face lui semble d’abord si improbable qu’il en reste sans réaction. Elle lui parle parce qu’elle a besoin de lui : l’aidera-t-il à se débarrasser de l’homme qui la suit ? En acceptant de faire barrage à l’inconnu, le suiveur éprouve alors « un immense contentement » à laisser filer sa cible.

« Le suiveur » in L’Accumulation progressive de la noirceur de Bruce Bégout. Paris : Allia, 2014.