Filature #005

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une filature, mais de circonstances récurrentes au cours desquelles un personnage inconnu, pour des raisons qui restent incertaines, se laisse apercevoir de façon évidente par celui qu’il suit. Veut-il se laisser surprendre, et de cette façon, se faire reconnaître ? Le problème de Vetltchaninov (le suivi) ne réside pas dans son sens de l’observation mais dans la perte inquiétante de sa mémoire (954). Qui est l’homme « au chapeau garni de crêpe » (958), celui qui ne cesse de le croiser dans les rue de Saint-Pétersbourg, et dont la présence à pour résultat de le mettre hors de lui ? Il le connaît, de cela il est sûr, mais il se trouve incapable de retrouver son nom ni de comprendre si le dégoût irraisonné qu’il ressent à chaque fois qu’il l’aperçoit tient au personnage lui-même ou à son incapacité de faire parler sa mémoire.

Deux fois ils se croisent Perspective Nevski, une troisième fois dans la foule « qui débarquait d’un bateau circulant sur la Néva » (960), une quatrième au moment d’engager une conversation importante avec un conseiller d’État (« l’homme avait surgi de nouveau, comme de dessous terre » 961). S’il l’espionne et le suit, ce qui est évident, « l’a-t-on payé pour cela ? » (962). À bout de patience, Vetltchaninov l’interpelle. L’inconnu « se retourna, fit halte un instant, se troubla, sourit, essaya de dire quelque chose, de faire quelque geste, eut certainement un moment d’indécision extrême, puis, soudain, fit demi-tour et s’enfuit sans un regard en arrière » (962-3). Vetltchaninov, troublé, dedouble de colère, mais d’une colère qu’il sait en partie tournée contre lui-même. Si bien qu’il en vient à se demander si ce n’est pas lui au contraire qui le poursuit (963).

Une cinquième rencontre a lieu lorsqu’au milieu de la nuit, comprenant que l’homme au chapeau de crêpe se trouve au seuil de son appartement, il ouvre brusquement la porte de son logis et se trouve nez-à-nez avec celui qu’il reconnaît alors : Pavel Pavlovitch Troussotski, le mari d’une femme qu’il aima intensément, neuf ans plus tôt. On comprendra plus tard que Troussotski est bien à l’origine de ce jeu de cache-cache au cours duquel, tant sa mémoire l’égare, Vetltchaninov se demande si son inconscient ne lui joue pas des tours. En attendant, les données de la filature se neutralisent : le suiveur ne cesse de se faire voir, le suivi ne cesse d’oublier à qui il a affaire. Le suiveur avance sans but précis dans Saint-Pétersbourg, le suivi se demande si ce n’est pas lui qui suit les pas de l’autre. Les deux hommes, sans le vouloir, se font face ; ils ont quelque chose à se reprocher. Le face-à-face biaisé se poursuit pendant toute la durée du roman, où chaque geste fait en direction de l’un est interprété par l’autre de toute autre manière.

L’Éternel mari de Fiodor Dostoievski, trad. Boris de Schlœszer, Paris : Gallimard, coll. de la Pléiade, 1956.