Filature #051

Loupart fait depuis le début de la matinée l’objet d’une surveillance aux Halles. Comme on lui connait l’intention de se rendre prochainement cité Frochot, au domicile du docteur Chaleck, Juve propose à Fandor d’attendre l’apache au carrefour Chateaudun pour le prendre en filature. Le policier se chargera de le suivre, le journaliste de le précéder. “Sans jamais te retourner”, annonce le premier au second. Tu n’auras “qu’à regarder dans les glaces des vitrines, des magasins, en te mettant de biais ou en louchant en arrière” (343).

Comme la manœuvre est classique, et que Loupart, qui n’est pas né de la dernière pluie, voudra sans doute s’assurer que personne de suspect ne le précède, Fandor reçoit également l’ordre, dans l’hypothèse où il perdrait la malfrat (on n’ose dire de vue), de poursuivre son chemin et à la première rue de traverse de s’embusquer dans un coin de mur pendant quelques minutes. Revenir immédiatement sur ses pas, prétextant la désorientation, serait en effet la meilleur manière de se faire repérer.

Mais dans ce cas, comment, une fois le contact visuel perdu, retrouver la piste de Loupart ? “Écoute les passants”, lui instruit Juve. “Tu en rencontreras qui siffleront, chanteront ou fredonneront la Valse bleue ou la Jambe en bois (…) tu iras de la sorte de passant en passant guettant les airs fredonnés, explorant les rues” (343-4). Il suffit alors, comme le Petit Poucet, de remonter la piste auditive en suivant le chemin le plus amplifié de la ritournelle du moment. L’aveugle vendeur de ballons, dans M le Maudit, n’avait pu remonter bien loin la piste de l’assassin sifflotant un air de Peer Gynt. L’air de chansonnette joue, dans Juve contre Fantômas, le rôle d’amplificateur auditif.

Juve doit alors détromper son ami journaliste : aucun de ces passants siffleur n’est inspecteur de la Sûreté, placé par le policier pour faciliter la surveillance. Juve, qui a testé l’efficacité du dispositif quelques minutes plus tôt, compte simplement sur le caractère viral de ces chansons de mode dans une foule assez compacte (et inconsciente de son rôle) pour servir de fil conducteur. “Il suffit de siffler ou chanter un air de cette nature pour que, parmi les gens qui vous entourent, quelques-uns, au moins, soient tentés de le fredonner eux aussi” (345). Comme la trace olfactive d’un parfum, il faut suivre la trace auditive d’un air populaire, et cet air, chanté, siffloté et fredonné par la foule, se suspend quelque secondes dans l’air avant de s’y dissiper.

Aucune autre intentionnalité que celle, temporaire, du plaisir de siffloter n’est nécessaire. Il suffit que l’air soit bon et le travail de la foule fait le reste. La répétition sans centre valide le caractère à la fois conductible et persistant du bouche à oreille formé par des individus innocents qui, sans le vouloir vraiment, ne font que se répéter les mêmes paroles sifflées. “Une composante de milieu”, écrivent Deleuze et Guattari (tiens, deux auteurs pour une série, là aussi) devient à la fois qualité et propriété (Mille Plateaux 387). L’écho sonore, ici, comme dans The Torn Curtain, se substitue au reflet. Il s’échange et se transmet.

“Tu saisis le mécanisme de la chose? ” demande Juve à Fandor (344).

La filature fonctionne si bien qu’il n’est pas utile de faire appel à l’ingénieux procédé. Pendant une heure Fandor précède l’apache et Juve le suit. Celui du milieu flâne “aux boutiques, examinant les devantures, les mains dans les poches, la cigarette aux lèvres” (345). Il est environ sept heures du soir, par une belle journée de printemps. Fandor se laisse dépasser au coin de la rue Clauzel. Dès lors, comme Juve, il le suit. Mais Juve, invisible aux yeux de Fandor, sent le danger à l’entrée de la cité Frochot, et pour empêcher que son ami ne s’y engouffre il provoque une commotion dans la foule. La foule, en se pressant autour de l’incident, fait reculer Loupart et dans un mouvement identique le jeune journaliste.

Cette filature n’est pas la seule de ce second volume des aventures de Fantômas. Celle ayant pour objet de suivre les agissements de la belle Joséphine, maîtresse attitrée de Loupart, et filmée par Louis Feuillade, entraine Fandor dans le quartier de la Goutte d’or et permet au specteur d’aujourd’hui de se promener dans un Paris d’avant la Première Guerre mondiale. Les agents de Juve, déguisés en miliaires (“on ne fait pas attention à l’uniforme des soldats parce qu’il y a des soldats partout et, d’autre part, on reconnait difficilement un civil qui soudain, sans qu’on s’y attende, porte l’uniforme” 580) suivent la mère supérieure du couvent de Nogent. Fandor, pour prouver son amitié à Juve, qui hésite par scrupule à entraîner le jeune homme dans des aventures dangereuses, le menace de le suivre de toutes les façons. De manière plus générale, le terme “filature” est utilisé pour désigner le fil des agissements de personnages connus pour leur capacité à changer d’identité. La filature fonctionne comme l’élément permettant de tenir ensemble les individus aux multiples identités, dans une géographie urbaine où classes et fonctions s’interpénètrent. La filature tient lieu, chez Souvestre et Allain, d’élément essentiel à la circulation de l’ordre judiciaire dans cette géographie urbaine où circule Fantômas, “dont la mort seule peut rendre la tranquilité à l’humanité” (582).

  • Pierre Souvestre, Marcel Allain. Juve contre Fantômas (1911) in Fantômas, Edition intégrale, Tome 1. Paris: Robert Laffont, 2013.
  • Gille Deleuze, Félix Guattari. Mille Plateaux. Paris : Minuit, 1980.

Évasion #011

Les mystères de chambre close forment l’image symétriquement inversée des récits d’évasion. Les premiers évaluent les manières dont un crime a pu être perpétré en dépit de la clôture apparente ou avérée du lieu où il a été commis. Les seconds décrivent les moyens par lesquels un prisonnier parvient à déjouer l’attention de ses geôliers pour se soustraire à un confinement physique a priori impossible à briser. Dans les deux types de cas, il s’agit de murs et de portes formant une frontière continue, mais qui dans les faits trahissent des signes de discontinuités logiques, temporelles ou topologiques.

Un récit des chambres closes doit exploiter ces discontinuités. « Comment peut-on raconter l’impossible, raconter ce qui précisément ne peut pas se raconter ? », se demande Dominique Descotes (23). Il faut que « d’une manière ou d’une autre, le lecteur se trouve placé devant un lacet strictement hermétique, mais que quelque part l’auteur ait trouvé un moyen de le traverser » (52) et qu’à la fin soit résolu pour le lecteur les conditions de la mise en scène d’une telle séparation. Il est « d’intérêt des auteurs de dramatiser l’impossibilité des meurtres en chambre close avec d’autant plus d’énergie qu’ils comptent bien faire valoir leur virtuosité en la dissipant » (47).

Ainsi, le lecteur des mystères de chambre close, face à l’apparente impossibilité logique de leurs résolutions, se laisse d’abord griser par les conditions incompréhensibles du crime. Il imagine (sans y croire vraiment) à la porosité des murs et à la transparence des portes. Il fait « en imagination, donc sans danger, l’expérience cathartique de la superstition (…) Le frisson de la chambre jaune et le plaisir de la lecture naissent du bref vertige qu’engendre » une telle tentation (215). Mais puisqu’il appartient à un registre faisant du réalisme un garant du pacte narratif, le mystère doit trouver sa résolution dans le monde naturel, à partir de ses lois fondamentales (39). Les choses sont, du point de vue narratif (et sous peine d’immense déception), condamnée « à revenir à leur vraie place ». Le roman policier à chambre jaune constitue, selon Dominique Descotes en conclusion de son ouvrage, « le seul genre littéraire qui donne lieu à cet exercice intellectuel de catharsis salutaire » (218).

Le candidat à l’évasion profite des mêmes discontinuités. Quand les gardes pénètrent dans la cellule après en avoir actionné la serrure, ils n’y trouvent personne, et se demandent où a bien pu passer celui qui en toute logique devrait encore y demeurer (99). Les conditions matérielles de son incarcération ont dû être modifiées, et c’est a posteriori que, pour eux, ces modifications trouvent leur place dans la chaîne des événements. Mais le récit d’évasion se présente rarement sous forme de mystère, vu du point de vue des surveillants. Il s’agit plus souvent suivre dans ses détails la préparation de l’évasion.

Les récits d’évasions adoptent donc, en général, le point de vue du prisonier— d’où, au cinéma, l’importance des gros plans. Les spectateurs et les lecteurs sont tenus à l’intérieur du lacet herméneutique. Ils assistent à la chaîne logique des gestes et des attitudes qui s’acharnent à enfreindre l’intégrité de la matière. Si catharsis il y a, elle réside dans l’admiration que procure le spectacle d’un ordonnancement des apparences (aucun bruit, aucun geste, ni matière ne doit provoquer le soupçon), la dissimulation des intentions, et le sourd travail contre le temps et l’espace. Tout cela dans des circonstances difficiles, quand les mains s’acharnent sur les failles des surfaces et les corps jouent contre la montre. Souvent tout aussi affectif que physique, un tel spectacle impose une forme de sympathie pour celui ou ceux dont l’intelligence surpasse la subordination physique et mentale à laquelle ils ont été condamnés.

  • Dominique Descotes. Les Mystères de chambre close. Paris : Honoré Champion, collection « Champion essais », 2015.

Évasion #010

À l’occasion de sa rétrospective Jacques Becker, la Cinémathèque française propose un classement subjectif des dix meilleurs films d’évasion. Le Trou se place en première position, devant Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson et L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel. La suite ici.

Évasion #009

« – À une époque, je me suis efforcé de concevoir un labyrinthe circulaire, géométriquement admissible mais n’offrant aucune possibilité d’évasion. Inlassablement j’élaborais des plans, et quels plans ! Le cercle symbolise la perfection, l’éternité et quelqu’un a prétendu que le temps était cyclique. J’imaginais le prisonnier ramené à son point de départ moins par une erreur de parcours que par une illusion de la durée. La clé du décale absolu appartenait au temps et non à l’espace ; mon bonhomme oubliait le chemin parcouru à l’instant même où il recommençait son trajet ainsi de suite. Je le condamnais au mouvement perpétuel. Démentiel, non ? Comment dessiner le temps sur une feuille de papier ? Heureusement j’ai vite envoyé promener ces inepties ».

  • André Hardellet, Le parc des archers, Œuvres complètes II, Paris : Gallimard, L’arbalète, pp. 42-3.

Évasion #008

« Si nous décidons de nous évader grâce à un tunnel, nous ferons apparaître en creusant ce tunnel un important monticule de terre, soit la version en négatif du trou, qu’il nous fait éliminer avec la plus grande vigilance, sachant qu’il est bien sûr peu commode d’imiter du vide avec du plein » (7).

« Sous l’évasion : Creuser le tunnel, limer les barreaux, fabriquer des cordes / toute une industrie échevelée qui emménage en une nuit dans le centre de détention et met au travail un bureau de contractuels à bout de nerfs (…) À la surface de l’évasion : Rien n’est visible. Le bureau est parfaitement rangé. C’est ce que j’appelle Beauté du bureau » (151).

  • Emmanuelle Pireyre. Comment faire disparaître la terre ? Paris : Le Seuil, collection « Fiction & Cie », 2006.