Filature #003

bruges

Inoccupé et solitaire, Hughes Viane vit à Bruges dans le souvenir de son épouse morte cinq ans plus tôt. Alors qu’ailleurs le monde « s’agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses milles rumeurs », la ville belge incarne et adoucit ses regrets. Un soir, sortant d’une église, il aperçoit une jeune femme dont la ressemblance avec son épouse l’emplit de stupeur. Il suit la femme, à la fois fasciné par la force du hasard et effrayé par cette ressemblance, « qui allait jusqu’à l’identité ». Un être existe, absolument pareil à celui qu’il a perdu.

Le lendemain, à la même heure du soir, il retrouve la jeune femme. Tout aussi machinalement que la veille, il la suit. « La morte était là devant lui : elle cheminait ; s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher, la regarder ». Après être entrée dans le théâtre, Hugues comprend que la femme qu’il suit est l’actrice Jane Scott. Plus tard, il l’aborde. Le sortilège de la ressemblance et de la filature s’opère dans ce récit de la même manière que dans le roman de Boileau-Narcejac D’entre les morts et dans Vertigo de Hitchcock. « Ligne d’horizon » tout à la fois de l’habitude et de la nouveauté, la ressemblance provoque l’enivrement et nourrit une forme de pénétration réciproque entre l’illusion et le miracle. L’obsession tourne à une forme folie.

D’abord timide et réservée, Jane devient bruyante et menteuse. La jalousie pousse Hughes à l’épier, à « roder autour de sa demeure, fantôme nocturne ». Finalement, c’est à la fenêtre de sa chambre conjugale, alors que la ville passe dans une longue procession religieuse, qu’il tue Jane, plus ressemblante encore à son épouse morte que vivante.

La ville constitue, dans un premier temps, le lieu incarné de la perte et du deuil. Aux yeux de Hugues, Bruges s’identifie à la morte : « Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges ». Le premier soir, Jane et Hughes s’enfoncent dans le dédale embrumé des rues de la ville. Dans le moment de cette filature, qui reste un acte individuel et secret, Hughes ne prend pas conscience de la nature incongrue de son acte : « c’était sa femme qu’il suivant, qu’il accompagnait ». Le deuxième soir, Jane comprend qu’elle est suivie. La filature devient une forme de jeu duel. Puis, une fois la liaison amoureuse connue, ce sont mille yeux aux fenêtres et aux miroirs que les habitants de la ville les observent, les jugent. La ville se fait alors l’espace mouvant et fluide d’une filature collective : « on savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire… ».

Bruges-la-morte de Georges Rodenbach. Paris : Flammarion, 1892.