Filature #013

vertigo-new

Au printemps 1940, à Paris, Gévigne entre en contact avec Flavières, un ancien camarade de classe, pour lui demander d’enquêter sur son épouse Madeleine. Le comportement de celle-ci est des plus inquiétants. Si elle ne le trompe pas, et qu’elle n’est pas malade, comment expliquer ses absences qui lui donnent l’impression de voir « des choses invisibles » (408) ? Gévigne avance l’hypothèse que sa femme est hantée par Pauline Lagerlac, son arrière-grand-mère qui, quelques années après son mariage, se tua. Tout, dans le comportement de Madeleine, concourt à ce rapprochement, même s’il épaissit le mystère plutôt qu’il ne l’explique. Pour Flavières, ancien policier devenu avocat « et qui aurait dû être romancier, à cause de ce monde d’images qui surgissaient en lui, à l’improviste » (419), il s’agit de comprendre la folie de Madeleine tout en empêchant celle-ci de mettre fin à ses jours.

Plusieurs raisons poussent Flavières à accepter la proposition. D’une part, il a l’impression que Madeleine lui ressemble « et que… oui… qu’[il a] une petite chance de deviner ce qu’elle simule » (416). De plus, s’il a choisi le métier d’avocat, n’est-ce pas « pour connaître les secrets qui empêchent de vivre » ? Enfin, il méprise son ancien camarade, un homme d’affaire dont il trouve, d’instinct, qu’il n’est pas à la hauteur de son épouse. En même temps, le trouble le prend à l’idée de surveiller Madeleine, « qu’il allait la suivre, la regarder vivre » (419). Il a « honte de sa joie, mais elle était là, humble, opiniâtre, comme un chien perdu qu’on n’ose plus chasser » (420). Il lui semble qu’en suivant cette femme et en l’observant, il pourra réaliser une forme de jouissance inquiète. Les raisons de son départ de la police pèsent également sur sa décision : lors d’une poursuite sur un toit, un de ses collègues est mort d’une chute. Cette mort lui pèse moralement et depuis, il souffre du vertige.

Sur les instructions de Gévigne, il se rend devant un immeuble avenue Kléber et guette le moment où Madeleine en sortira. Elle apparaît en tailleur gris en hauts talons. « Son front et ses yeux se dérobaient sous une courte voilette qui la masquait gracieusement, et il songea : la femme au loup » (421). Madeleine se dirige vers la place du Trocadéro, avance vers l’avenue Henri-Martin, puis entre dans le cimetière de Passy, où elle reste plusieurs minutes « toute retirée en elle-même » (422) devant la tombe de son aïeule Pauline Lagerlac. Reprenant son chemin, elle marche vers la Seine dont elle contemple les eaux avant de rentrer chez elle « toujours avec la même nonchalance, la même indifférence au spectacle de la rue » (423). Favières se convainc de suivre Madeleine « pendant des semaines et des mois » s’il le faut pour percer son mystère. Le lendemain la filature reprend, Madeleine marchant « devant lui, toute mince, toute noire, en proie à ses ombres et sentant le chrysanthème » (427), jusqu’à un hôtel de la rue des Saints-pères où elle reste moins d’une demi-heure, avant de prendre un taxi en direction de Courbevoie. Dans cette banlieue sans grâce, elle s’installe à la terrasse d’un café pour écrire une lettre, qu’elle déchire bientôt au bord de l’eau, contemplant « les naufrages minuscules » de papier. Puis elle se jette dans le fleuve. Flavières se précipite, et la sauve de la noyade. Désormais, au lieu de la suivre, Flavière-Orphée accompagne dans ses sorties quotidiennes l’Eurydice qu’il a sauvé des Enfers.

Dans cette période équivoque, où la guerre déclarée ne se réalise pas, et où tout semble se tenir entre suspens et fièvre, Flavières tombe amoureux de Madeleine et devient « le jouet de ce mystérieux pendule qui oscillait en lui, sans cesse, de la crainte à l’espoir, de la joie à la mélancolie, du doute à l’audace. Jamais de répit. Jamais un jour de vrai repos, d’équilibre moral » (446). Un jour, la jeune femme propose une sortie en voiture. C’est elle qui conduit le véhicule jusqu’à Meulan, puis à travers une forêt, et jusqu’à une église abandonnée. Là, elle s’élance dans l’escalier en colimaçon qui monte jusqu’au clocher. Flavières, pris de vertige, incapable de la suivre à son rythme, l’appelle et la supplie de revenir. Lorsqu’il arrive enfin au sommet, il aperçoit par une ouverture tomber le corps de Madeleine. Pris de panique, il contacte Gévigne en simulant l’inquiétude de n’avoir pas vu sa femme ce jour-là. Gévigne est alors suspecté du meurtre de sa femme. En plein désastre militaire, il s’enfuit de Paris et meurt dans un accident.

Quatre ans plus tard, Flavières, revenu des colonies, retrouve Paris. Il s’est certes enrichi, mais l’homme est moralement détruit par le souvenir de Madeleine. Il se hait d’avoir été lâche, se dégoûte d’être devenu alcoolique, et c’est du bout des lèvres qu’il accepte la proposition de son médecin de se désintoxiquer dans une clinique de Nice. Le jour du départ, il entre dans un cinéma. On y montre, dans les actualités, le général de Gaulle à Marseille. Flavières aperçoit une femme « qui se retournait lentement vers la caméra : on voyait ses yeux très clairs… Un remous la dérobait soudain, mais Flavières avait eu le temps de la reconnaître » : Madeleine. Il sait qu’elle est morte, puisqu’il a assisté à son suicide et a vu son cadavre, mais il est persuadé que la femme qu’il a aperçue sur l’écran n’est pas dû à une simple coïncidence. Cette certitude dépasse tous les raisonnements logiques. Il décide, en route pour Nice, de faire arrêt à Marseille.

Boileau-Narcejac. D’entre les morts in Quarante ans de suspense I, Paris : Robert Laffont, collection Bouquins, (1954), 1988.

Filature #003

bruges

Inoccupé et solitaire, Hughes Viane vit à Bruges dans le souvenir de son épouse morte cinq ans plus tôt. Alors qu’ailleurs le monde « s’agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses milles rumeurs », la ville belge incarne et adoucit ses regrets. Un soir, sortant d’une église, il aperçoit une jeune femme dont la ressemblance avec son épouse l’emplit de stupeur. Il suit la femme, à la fois fasciné par la force du hasard et effrayé par cette ressemblance, « qui allait jusqu’à l’identité ». Un être existe, absolument pareil à celui qu’il a perdu.

Le lendemain, à la même heure du soir, il retrouve la jeune femme. Tout aussi machinalement que la veille, il la suit. « La morte était là devant lui : elle cheminait ; s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher, la regarder ». Après être entrée dans le théâtre, Hugues comprend que la femme qu’il suit est l’actrice Jane Scott. Plus tard, il l’aborde. Le sortilège de la ressemblance et de la filature s’opère dans ce récit de la même manière que dans le roman de Boileau-Narcejac D’entre les morts et dans Vertigo de Hitchcock. « Ligne d’horizon » tout à la fois de l’habitude et de la nouveauté, la ressemblance provoque l’enivrement et nourrit une forme de pénétration réciproque entre l’illusion et le miracle. L’obsession tourne à une forme folie.

D’abord timide et réservée, Jane devient bruyante et menteuse. La jalousie pousse Hughes à l’épier, à « roder autour de sa demeure, fantôme nocturne ». Finalement, c’est à la fenêtre de sa chambre conjugale, alors que la ville passe dans une longue procession religieuse, qu’il tue Jane, plus ressemblante encore à son épouse morte que vivante.

La ville constitue, dans un premier temps, le lieu incarné de la perte et du deuil. Aux yeux de Hugues, Bruges s’identifie à la morte : « Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges ». Le premier soir, Jane et Hughes s’enfoncent dans le dédale embrumé des rues de la ville. Dans le moment de cette filature, qui reste un acte individuel et secret, Hughes ne prend pas conscience de la nature incongrue de son acte : « c’était sa femme qu’il suivant, qu’il accompagnait ». Le deuxième soir, Jane comprend qu’elle est suivie. La filature devient une forme de jeu duel. Puis, une fois la liaison amoureuse connue, ce sont mille yeux aux fenêtres et aux miroirs que les habitants de la ville les observent, les jugent. La ville se fait alors l’espace mouvant et fluide d’une filature collective : « on savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire… ».

Bruges-la-morte de Georges Rodenbach. Paris : Flammarion, 1892.